A l’heure où les grands indices s’effondrent, un autre phénomène intrigue : l’explosion de la dette sur marge. Le prêt sur marge, cette pratique qui permet aux investisseurs d’emprunter pour acheter des actions, comporte en réalité de nombreux dangers. Séduits par la promesse de rendements élevés, les particuliers qui se laissent tenter se retrouvent souvent exposés à des risques considérables…
Chaque cycle boursier a ses excès. A l’euphorie des hausses succède souvent l’amertume des corrections. Et, comme toujours, les investisseurs particuliers sont en première ligne pour encaisser les coups. Aujourd’hui, l’un des signaux les plus alarmants de ce cycle de marché est sans conteste l’explosion de la dette sur marge.
Le piège de l’effet de levier
La dette sur marge, c’est l’ensemble des sommes que les investisseurs empruntent auprès de leurs courtiers pour acheter des actions. Ce levier leur permet de multiplier leur exposition au marché sans avoir à mobiliser davantage de capital. Une idée séduisante sur le papier, mais qui peut s’avérer dévastatrice lorsque les marchés se retournent.
Car ce que les novices oublient, c’est que cette mécanique fonctionne dans les deux sens. En phase de hausse, les gains sont démultipliés. Mais dès que le marché corrige, la valeur des positions chute, déclenchant des appels de marge. Si l’investisseur n’ajoute pas de liquidités, le courtier liquide automatiquement les positions. Ces ventes forcées, souvent réalisées dans la panique, peuvent amplifier la chute du marché. Et à ce moment-là, un cercle vicieux se met en place.
Un indicateur avancé des krachs
Historiquement, la dette sur marge a atteint des pics juste avant les grandes désillusions boursières.
Niveaux de la dette sur marge vs cours du S&P 500 depuis 1997 : la corrélation est manifeste.
Source : Advisor Perspectives
En mars 2000, elle culminait au moment même où la bulle Internet éclatait. En juillet 2007, elle enregistrait un sommet juste avant la crise des subprimes. Plus récemment, en octobre 2021, la dette sur marge a atteint un niveau record, deux mois avant le point haut du marché qui précéda le repli brutal de 2022.
Et que voit-on aujourd’hui ? Une explosion pure et simple. En janvier 2025, la dette sur marge a bondi de 4,2 % en un mois, pour atteindre 937 Mds$. Sur un an, elle a grimpé de plus de 33 %. C’est non seulement massif, mais également rapide. Or, cette accélération est typiquement le reflet d’un excès de confiance, voire d’avidité.
Mais le plus inquiétant reste le solde créditeur net – la somme d’argent présente sur les comptes de courtage une fois la dette sur marge déduite. Ce solde a plongé à un niveau jamais vu : -592 Mds$.
Solde créditeur net depuis 1980
Source : Advisor Perspectives
Les investisseurs sont donc plus exposés que jamais, sans marge de manœuvre.
Dette sur marge : le paradoxe des particuliers
On entend souvent que les investisseurs particuliers font preuve d’un comportement moutonnier. Malheureusement, les données viennent confirmer ce triste constat. Historiquement, une majorité d’entre eux perd de l’argent en Bourse. Et cette réalité est encore plus frappante quand on parle des produits à effet de levier comme les CFD (« contrats sur différence »).
IG, l’un des leaders mondiaux dans le domaine, est très clair dans ses avertissements : 75 % des comptes d’investisseurs particuliers perdent de l’argent lorsqu’ils misent sur les CFD. Ce taux d’échec élevé n’est pas une surprise. Les CFD permettent de parier à la hausse comme à la baisse, avec un levier conséquent. Mais ils sont extrêmement sensibles aux fluctuations, et les frais inhérents viennent souvent grignoter les gains des plus chanceux… quand ce ne sont pas les pertes qui les engloutissent.
Ce que révèle la spéculation sur le Nasdaq
Hier matin encore, en observant les données fournies par IG, j’ai été frappé par le positionnement des investisseurs particuliers. Une écrasante majorité d’entre eux pariait sur une hausse du Nasdaq via des CFD.
Positionnement des investisseurs sur le Nasdaq 100 début avril 2025
Source : www.ig.com
Ce signal, en apparence anodin, en dit long. Il reflète un optimisme généralisé, voire un excès de confiance, à un moment où les signaux d’alerte se multiplient.
Car ce que beaucoup ignorent, c’est que lorsque trop de particuliers s’alignent dans un même sens, cela a souvent une valeur… contrarienne. L’expérience montre que les marchés ont tendance à piéger les « mains faibles » — ces investisseurs peu expérimentés, souvent trop exposés et prompts à vendre sous la pression. Et s’il reste encore tant de particuliers positionnés à la hausse, c’est que la purge n’est peut-être pas encore terminée.
En d’autres termes : il y a encore « de la marge » à la baisse pour nettoyer le marché.
Un risque systémique sous-estimé
Le véritable danger de la dette sur marge, c’est qu’elle transforme un repli bénin en correction violente. Dans un marché fortement leviérisé, une simple baisse de 5 % peut provoquer un effet domino : ventes forcées, amplification des pertes, nouvelles ventes, et ainsi de suite. La dynamique devient incontrôlable.
Et ne croyez pas que ces effets ne concernent que quelques investisseurs isolés. Dans un monde interconnecté, où les plateformes de trading attirent des millions de particuliers chaque jour, une vague de liquidation peut rapidement faire plier un indice majeur.
Le bon sens face à l’illusion de richesse rapide
Utiliser l’effet de levier, c’est comme conduire une voiture de sport sur une route verglacée. Tout va bien… jusqu’au moment où ça dérape. La tentation de faire fortune rapidement en pariant sur des mouvements de court terme est humaine. Mais elle est aussi profondément risquée.
Le message que je veux faire passer ici n’est pas de diaboliser les outils comme la marge ou les CFD. Ils ont leur utilité pour certains professionnels aguerris. Mais pour l’investisseur particulier, ces instruments sont souvent des pièges à retardement.
Ce que le marché demande aujourd’hui, c’est du bon sens, de la prudence, et de l’humilité. La hausse de la dette sur marge est un avertissement. Il ne faut pas l’ignorer.
Rappelez-vous ce conseil de Warren Buffett : « Soyez craintif quand les autres sont avides, et soyez avide quand les autres sont craintifs. » Il semblerait que l’avidité domine aujourd’hui. Peut-être est-il temps de faire preuve de… prudence.