Stratégie 2015 : il ne suffit pas ce soit idiot, il faut également que ce soit dangereux !

Rédigé le 4 décembre 2014 par | Autres indices, Big caps, Toutes les analyses Imprimer

 Ah, la période de l’année qui s’étend entre Thanksgiving et la Saint Nicolas, quel bonheur… ! C’est Noël tous les jours, avec le défilé des stratèges qui viennent dévoiler leurs anticipations et leurs axes d’investissement pour les 12 prochains mois.

J’ai rarement eu l’occasion de voir autant professionnels avec des mines aussi satisfaites, bombant le torse, assenant autant banalités et poncifs permabullesques avec des airs faussement convaincus… et qui se vantent d’avoir gagné beaucoup d’argent – en s’étant trompé à peu près dans toutes leurs prévisions pour 2014.

L’inversion des paradigmes boursiers

Car la magie du Soviet Suprême des banques centrales, c’est que ce ne sont plus les marchés qui font les prix… C’est encore plus magique : il a été décrété que tous les actifs financiers doivent grimper de concert, avec une régularité  de métronome. Il importe peu de faire des anticipations pertinentes ou complètement à côté de la plaque : les actions et les obligations sont propulsées vers la stratosphère avec une tendance unidirectionnelle (c’est avéré aux Etats-Unis et presque partout en Europe, sauf pour le CAC40 qui apparait encore à la traîne par rapport aux OAT).

L’année 2014 a été celle d’un renversement radical de la logique que poursuivent classiquement les gérants (les emprunts procurent du rendement, les actions des plus-values mais sont risquées). Puisque des banques centrales s’engagent à acheter massivement tout ce qui traine – et même tout ce que le gouvernement japonais voudra bien émettre – cela revient à promettre aux marchés de leur racheter plus cher demain ce qui, à n’importe quelle autre période de l’histoire, aurait paru totalement hors de prix.

Autrement dit, les obligations procurent un potentiel de plus-value inégalé et seuls des esprits obtus et ancrés dans d’anciens schémas ont pu imaginer que « la hausse était faite » début 2014. Beaucoup de gérants obligataires redoutaient de vivre une année très inconfortable… or ils ont généré des fortunes pour leurs clients bien malgré eux, sous la contrainte de leur mandat de gestion qui les oblige à être investis en obligataire.

Bien sûr, il n’y a plus de rendement… Alors que font-ils ? Ils achètent désormais des actions pour palier ce manque, en jugeant presque secondaire le potentiel de plus-value puisque les actions sont « chères ». Mais face à un rendement zéro sur les produits de taux, même 25 de PER, c’est un compromis acceptable… parce que tout vaut mieux que zéro !

Pour résumer : voici les gérants convertis à l’idée que les emprunts d’états ou d’entreprises (notoirement insolvables) procurent en fin de compte des plus-values régulières, tandis que des actions sont devenues des sources de rendement.

L’exemple des télécoms : on marche sur la tête

Souvenez-vous du discours unanimement négatif concernant les opérateurs téléphoniques : c’est le parfait exemple du placement estampillé « dead money » (perte de temps et d’argent) mais qui est en fait devenu furieusement « tendance » depuis un an, à tel point que France Telecom est devenu le meilleur performer du CAC40 !

Il se passe pourtant toutes les choses que les analystes n’aiment pas et avaient pourtant anticipé : déflation tarifaire, chute du chiffre d’affaires, érosion des marges, coûts d’équipement exponentiels non couverts par de nouvelles recettes. Dans un marché « mature », le seul moyen de se développer, c’est de piquer les clients du concurrent en l’attirant par des tarifs trop beaux pour être vrais… Le temps de réaliser que le service promis est indisponible ou intermittent, il est trop tard pour faire machine arrière. Tout le monde se lance dans une guerre des prix qui ne fait pas que des heureux parmi les usagers.

Les analystes nous expliquaient donc doctement et avec une touchante unanimité que les opérateurs téléphoniques, c’était se jeter dans un piège déflationniste pour la plus mauvaise des raisons : un rendement en apparence attractif mais qui ne pouvait qu’être amputé inexorablement trimestre après trimestre. Or acheter un titre parce qu’il offre 6% de rendement… quelle idiotie ! Vous serez bien avancé quand, d’ici 5 ans, il ne rapportera plus que 3% en regard de son cours actuel. Et comme les cours vont nécessairement s’ajuster, pour capter 6% de rendement, l’investisseur s’expose à perdre 50% de son investissement : le jeu n’en vaut clairement pas la chandelle.

Aujourd’hui, une entreprise surendettée qui offre 6% de rendement et qui en offrirait encore 3% en 2020 à cours équivalent, ce n’est rien moins qu’une « corne d’abondance ».

Acheter une valeur cyclique dans un contexte de croissance qui refuse obstinément de redécoller (même à coup de TLTRO dopés à coup de QE) semble désormais constituer un pari risqué. Cela fait 4 ans que les économistes et les faiseurs d’opinion nous promettent 30 à 50% de croissance en plus l’an prochain (pour aboutir au final à 30% de moins) ; ça ne prend plus !

Mais au fond, mieux vaut ne rien changer à son portefeuille : même si la croissance stagne, les banques centrales sont là pour gonfler le prix des actions. Et elles le font de 2 façons :

–  soit rachètent leurs propres titres

– soit empruntent pour distribuer de super-dividendes (distribuer des profits qui n’existent pas)…

– soit, s’il n’y a pas de croissance, rachètent un concurrent en s’endettant massivement (comme Altice/Numéricable pour s’offrir SFR).

Le best of des prédictions des stratèges de haut vol

Alors pour conclure de façon synthétique (car je préparais cette chute depuis le premier paragraphe) et vous édifier sur les scénarios concoctés par les meilleurs cerveaux de Wall Street, voici le « best of » des stratèges qui ont les honneurs des « matinales » des grands networks économiques depuis le week-end de Thanksgiving : achetez des actions ! (vous connaissez le refrain, il n’y a pas d’alternative aux actions).

Achetez  en priorité celles qui ont du « pricing power » (mais bon, elles sont déjà chères et, au fond, sans grand intérêt, sinon de dormir tranquille) ou, soyons plus malins, celles que vont s’arracher les gérants (c’est à dire tous ou presque) qui cherchent ce sacro-saint rendement qu’ils ne trouvent pas ailleurs : en 4 mots… achetez des valeurs télécom.

Mais attendez, il y a encore plus bluffant. Avec plus de 140 opérateurs en Europe, tous moins rentables les uns que les autres, nous allons assister à un puissant mouvement de concentration du secteur. Les « bras cassés » (surendettés) vont se mettre à courir après les canards boiteux (à la trésorerie exsangue) et les offres de rachat vont se multiplier en 2015.

C’est une stratégie risquée qui tient plus de la fuite en avant que de la préservation des grands équilibres comptables ? Que nenni, vous ne raisonnez pas en financiers !

Les banques croulent sous les excédents de liquidités et elles sont prêtes à épauler quiconque leur présente un solide projet d’OPA (oui, elles ne sont pas prêtes à financer une baraque à frites, évidemment). L’intérêt est double : elles vont toucher leurs honoraires de banques conseil… et comme les emprunteurs jouent un peu leur avenir à quitte ou double, elles peuvent leur prêter ces masses d’argent à 4% ou 5% de taux d’intérêt puisqu’elles les obtiennent à taux zéro ! Certes, cela à l’odeur et l’aspect du « subprime »… mais si ça tourne mal, la banque centrale rachète tout.

Morgan Stanley : palme d’or de l’idiotie

Et c’est donc très logiquement que Morgan Stanley voit 2015 avec un optimisme militant : il va y avoir du rendement avec une profusion d’émissions « high yield » (rachats à effet de levier) et il va y avoir symétriquement de la plus-value boursière à gogo (les entreprises cible vont flamber).

Comme en 2013, attendez-vous à voir battus tous les records de rachats de titres (buybacks) ou d’emprunts pour doper le montant des dividendes. La barre des 750 Mds$ devrait être pulvérisée (on file droit vers une contribution de 50% aux dividendes distribués).

Je ne pourrais pas taper le point final de cette chronique sans vous délivrer la quintessence de la logique poursuivie par les gérants les plus aguerris, ceux de Morgan Stanley : ultimement, après avoir ramassé toutes les émissions « high yield » qui se présenteront en 2015, il faudra se gaver sans se poser de question d’emprunts grecs… qui constituent tout l’enjeu du futur QE de la BCE (parce que sur des BTP italiens à 1,9%, ‘y a plus grand chose à gratter, c’est pas là-dessus qu’on fera +15%).

Vous comprenez maintenant la signification du titre : Stratégie 2015, un seul mot d’ordre… il ne suffit pas ce soit idiot, il faut également que ce soit dangereux.

 

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Philippe Béchade
Philippe Béchade
Rédacteur en Chef de la Bourse au quotidien

 

Philippe Béchade rédige depuis 15 ans des chroniques macro-économiques et boursières ainsi que de nombreux essais financiers.

Intervenant régulier sur BFM Business depuis mai 1995, il est arbitragiste de formation, analyse technique et fut en France l’un des tout premiers traders et formateur sur les marchés à terme. Rédacteur et analyste contrarien pour la Bourse au Quotidien, vous trouverez son fil de news en temps réel sur cette page ou sur Twitter

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