Les tribulations d’un stock de cuivre en Chine

Rédigé le 18 juin 2014 par | Matières Premières Imprimer

Il ne se produit jamais rien de fâcheux le vendredi 13… tout au plus quelques anecdotes distrayantes.

En voici donc une glanée au hasard des dépêches publiées par Reuters vendredi dernier et qui va nous éloigner de nos ridicules superstitions occidentales.

Un spécialiste du négoce de matières premières baptisée Decheng (basé dans le port chinois de Quingdao) est soupçonné de s’être servi d’un même stock de 2 000 tonnes de cuivre, de 100 000 tonnes d’aluminium et de 200 000 tonnes d’alumine comme garantie pour obtenir une multitude de prêts bancaires recyclés dans des actifs financiers spéculatifs ou reconvertis en prêts à haut rendement sur les circuits bancaires parallèles (ce que nous avons pris l’habitude de désigner sous l’appellation shadow banking).

Il s’agit d’une pratique courante chez les raffineurs, fondeurs, importateurs, et elle a longtemps été couverte par le laxisme des autorités de tutelle chinoises — qui auraient décidé de sévir dans le cadre de la campagne anti-corruption. Les stocks de métaux industriels sont couramment utilisés par les entreprises chinoises comme collatéral pour emprunter des dollars à un taux d’intérêt très bas auprès de banques occidentales (l’argent est prêté à un taux nettement plus avantageux que celui proposé par les banques locales).

Que faire avec 745 000 tonnes de cuivre ?

Alors que Pékin s’efforce de rationner depuis l’automne 2013 les liquidités qui gonflent la bulle immobilière (ce qui a nettement freiné le rythme des mises en chantier ces derniers mois), voilà que les importations de métaux bruts et de divers composants d’alliages ont bondi de 41% au cours des 12 derniers mois.

Comme le secteur du bâtiment tourne au ralenti, comme l’industrie automobile est bridée par les restrictions d’immatriculation dans les grandes métropoles (les plaques sont de plus en plus souvent attribuées par tirage au sort), les stocks de métaux s’accumulent dans les entrepôts du Shanghai Future Exchange.

Un exemple : les stocks de cuivre dans des entrepôts sous douanes avaient grimpé à 745 000 tonnes, approchant le record de 825 000 tonnes établi fin 2012.

Cela fait beaucoup de cuivre n’est-ce pas ? Bon, cela ne représente en fait que 18 600 camions de 40 tonnes. Cela ne vous évoque toujours rien ?

Eh bien, disons qu’à raison de 25 mètres de longueur par camion, cela représente une petite file de… 465 kilomètres, soit la distance Paris-Strasbourg par l’itinéraire routier le plus direct.

Et je vous rassure, le Shanghai Future Exchange n’est qu’une des nombreuses aires de stockage de métaux industriels sur le sol chinois ; comptez-en au moins autant pour la cité-Etat de Hong Kong et des métropoles industrielles comme Shangdong, Jiangsu, Guangdong (pour des quantités voisines de 100 000 tonnes).

Du coup, cela représente effectivement beaucoup de camions de 25 mètres de long mis bout à bout — peut-être de quoi saturer le réseau autoroutier français entre Paris et Marseille !

Mais comme aligner des milliers camions remplis de cuivre ne sert à rien, il est beaucoup plus fructueux de laisser les lingots dans leurs entrepôts, de produire un certificat de détention et de le gager en l’échange de liquidités qui trouveront bien à s’employer utilement en attendant que Pékin se décide à mettre sur pied un nouveau plan de relance en faveur de l’immobilier ou du secteur automobile.

Où les banques occidentales entrent en scène

En imaginant (je ne fais rien d’autre… pure spéculation intellectuelle) que certaines personnes chargées de certifier les quantités et l’identité des détenteurs se trompent dans la saisie informatique des titres de propriété (sous l’effet de surprise créé par une épaisse liasse de billets trouvés dans une enveloppe abandonnée)… et voilà que le même stock de cuivre pourrait avoir été malencontreusement mis en nantissement auprès de plusieurs banques ignorant qu’elles sont victimes de la distraction passagère d’un fonctionnaire.

Le genre de confusion que j’évoque aurait conduit Citic Resources — filiale d’un puissant conglomérat financier d’Etat chinois — à mandater la justice pour sécuriser ses stocks (mise sous séquestre) afin d’éviter qu’ils soient détournés par des emprunteurs temporairement à court de métal.

En ce qui concerne les banques occidentales victimes de cette fraude… il y a le tout gratin de la profession, essentiellement des banques dites systémiques.

Leur grande crainte, c’est que les prêts adossés à des garanties bidon soient un peu trop systématiques… et qu’au bout du compte, malgré des stocks pléthorique, elles découvrent qu’il y a pénurie de cuivre !

Pendant ce temps-là, le Premier ministre chinois Li Qekiang arrivait lundi soir à Londres pour discuter contrats (30 milliards de livres sterling de commandes à la clé) mais aussi et surtout de la fluidification des transactions en yuan à la City.

La question des banques britanniques flouées en Chine a-t-elle été évoquée pour l’occasion ?

J’en doute : ce n’est pas le genre de sujet trivial que l’on aborde au cours d’un dîner offert par la reine !

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Philippe Béchade
Philippe Béchade
Rédacteur en Chef de la Bourse au quotidien

 

Philippe Béchade rédige depuis 15 ans des chroniques macro-économiques et boursières ainsi que de nombreux essais financiers.

Intervenant régulier sur BFM Business depuis mai 1995, il est arbitragiste de formation, analyse technique et fut en France l’un des tout premiers traders et formateur sur les marchés à terme. Rédacteur et analyste contrarien pour la Bourse au Quotidien, vous trouverez son fil de news en temps réel sur cette page ou sur Twitter

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