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Si j’avais un marteau…

Rédigé le 8 septembre 2016 par | Algos, Indices, sociétés et marchés, Toutes les analyses Imprimer

Les marchés se comportent depuis 8 semaines comme si aucun imprévu de risquait de les affecter. Mais nous voici désormais à 8 semaines du scrutin présidentiel américain et il n’est même pas certains que l’un ou l’autre des candidats soit encore mesure de solliciter le suffrage de ses concitoyens – la santé d’Hillary Clinton intrigue les uns, la santé de mentale de Trump inquiète les autres ; bon, n’exagérons pas.

A la lecture de l’ISM des services, mardi, (le secteur tertiaire représente 2/3 du PIB US) il n’est pas non plus évident que l’Amérique soit encore en croissance et que la Fed puisse continuer de feindre vouloir monter les taux – quelle que soit l’échéance. Ou alors, si elle a réellement l’intention de remonter les taux, c’est qu’elle poursuit d’autres buts sur lesquels elle n’a probablement pas envie de s’étendre. Mais sans l’alibi du « ça va mieux », il va falloir que la Fed trouve une explication convaincante, sinon, les marchés ne vont pas aimer— mais alors pas aimer du tout. (Chance pour vous, Jim Rickards est spécialiste des guerres de devises et politiques des banques centrales, et son système I.M.P.A.C.T lui a permis de comprendre quels scénarios les banques centrales préparent pour l’euro, le dollar, le yen, la livre et le yuan).

Enfin… pour l’heure, la sérénité des marchés découle de la réjouissante faculté de ne pas se poser les questions qui fâchent… Comme par exemple cet écart abyssal de 100 000 emplois recensés en juin puis en juillet par l’institut ADP (entité privée) d’un côté et l’équivalent du ministère de l’emploi (la statistique officielle) de l’autre

Wall Street refuse encore d’admettre que le discours des membres de la Fed est aussi vide que sa « boîte à outils » (vous en doutiez encore ?)… et que cela dure depuis l’année 2015 et tout le jeu de « oui oui je vais relèver les taux… mais plus tard » (jusqu’à la réelle mais unique hausse de la mi-décembre 2015).

Les banques centrales tentent de nous faire croire que leurs stratégies finiront par produire les effets qu’elles revendiquent. Mais ni l’inflation, ni la croissance ne sont au rendez-vous. Ce qu’elles ont réussi à accomplir est d’une toute autre ampleur : imposer l’idée qu’elles sont indispensables, seules détentrices du savoir et de la maîtrise des outils adéquats.

Les marchés se fichent éperdument du politique, du Brexit, de l’absence de gouvernement en Espagne, du referendum en Italie, de l’élection d’une folle ou d’un dément le 8 novembre prochain aux Etats-Unis.

Nous sommes rentrés depuis longtemps dans l’ère des marchés administrés. Et puisque l’offre et la demande ne déterminent plus la valeur des actifs, les gérants se retrouvent contraints à faire de l’allocation tactique. Je vous résume le principe : guetter le moindre foyer de volatilité et tenter de figurer parmi les premiers à sauter dans le train en marche… et à en sortir. Ces suiveurs opèrent dans l’ombre des sherpas de Wall Street (les banques systémiques qui ne sont que des émanations des banques centrales) qui programment littéralement les scénarios boursiers (et cela vaut également pour les marchés de taux).

Deux exemples édifiant : le vendredi 2 septembre, les places européennes se sont envolées de +2,4%, soit une hausse 6 fois plus importante en Europe qu’à Wall Street (du simple au double, cela aurait déjà constitué un tour de force ; là, c’est carrément magique).

Explication Bisounours : au bout de 8 semaines de stagnation, comme un ressort trop longtemps compressé, son potentiel de détente verticale s’est soudain libéré (à grand coup d’algos) pour provoquer le déclenchement d’achats stop… Du grand classique quand les algos sont à l’oeuvre. Gilles Leclerc vous l’a d‘ailleurs très bien démontré dans son analyse du CAC40 ici et dans son analyse des algos ici.

Mais là, il y a quelque chose qui ne colle carrément pas dans ce scénario !

Comment les volumes ont-ils pu se contracter entre jeudi et vendredi à Paris (de 3,15 à 3,05 Mds€) ET enregistrer une hausse ? Je n’ai pas le souvenir, en 35 ans de présence quotidienne sur les marchés, d’une séance à +2,4% se soldant par des volumes inférieurs à ceux de la séance de la veille qui affichait un score quasi nul.

La sidération des opérateurs est telle, l’incompréhension des journalistes si totale que personne n’ose demander à l’autre s’il pourrait avancer un commencement d’explication…

En fait, les deux camps étouffent (ou se cachent) la vérité depuis des années : les opérateurs parce qu’ils jouent aux innocents les mains pleines (la Bourse, ça gagne à tous les coups, les bonus en dépendent) ; les journalistes parce qu’ils savent pertinemment qui tire les ficelles… mais ce n’est pas à eux de dénoncer un casino de super-tricheurs dont la clientèle les fait vivre.

Et le vendredi 2 septembre nous avons tout simplement assisté à la désintégration des dernières restrictions techniques à la manipulation no limit des indices (CAC40, E-Stoxx50).

Même si elle apparaît totalement grotesque et explose à la face de ceux qui voulaient faire semblant de ne pas la voir, l’administration des marchés à la soviétique vaut mieux que les conséquences d’une prise de conscience de l’incapacité de la Fed (ou de toute autre banque centrale) à commander aux éléments.

Mais si la rupture définitive du lien entre valorisations des actifs et conjoncture économique était actée depuis longtemps (il n’y a qu’à voir le cas SANOFI : le groupe a émis pour 3 Mds€ de dette à 6 ans à… 0%… ! La BCE a tellement tout racheté, que les institutionnels se retrouvent obligés de prendre une obligation à taux zéro… qui sera à taux négatifs pour eux ! J’ai enregistré une video hier sur le sujet, que vous pouvez encore regarder ici), la fuite en avant pour échapper au réel prend une nouvelle dimension.

Si Hillary Clinton a détruit au marteau 18 smartphones et tablettes ayant servi à transmettre des messages non sécurisés (ils deviennent de ce fait impossibles à analyser par les enquêteurs), nous assistons également à la destruction des mécanismes fondamentaux de la fixation des prix par les banques centrales.

Quel saisissant et vertigineux parallèle qui témoigne de la désintégration morale et éthique des élites économiques et politiques – sans équivalent depuis 70 ans, la durée théorique du cycle Kondratiev.

Si j’avais un marteau, ce ne serait pas pour détruire mon smartphone ou enfoncer les taux en territoire négatif. Je m’en servirais pour clouer un panneau sur l’entrée principale de Wall Street avec ce simple message : achetez de l’or.

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Philippe Béchade
Philippe Béchade
Rédacteur en Chef de la Bourse au quotidien

 

Philippe Béchade rédige depuis 15 ans des chroniques macro-économiques et boursières ainsi que de nombreux essais financiers.

Intervenant régulier sur BFM Business depuis mai 1995, il est arbitragiste de formation, analyse technique et fut en France l’un des tout premiers traders et formateur sur les marchés à terme. Rédacteur et analyste contrarien pour la Bourse au Quotidien, vous trouverez son fil de news en temps réel sur cette page ou sur Twitter

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