Se complaire dans la complaisance : mode d’emploi pour les six prochains mois

Rédigé le 23 juillet 2014 par | Apprendre la Bourse, Indices, sociétés et marchés, Toutes les analyses Imprimer

Après la séance champagne et confettis du vendredi 18 juillet (séance des « trois sorcières ») sur fond de drame aérien en Ukraine et de déluge de feu sur la bande de Gaza, le week-end n’a validé aucune préscience positive des marchés.

Rien n’allait mieux dimanche soir sur le front géopolitique, aucun espoir de paix n’a surgi in extremis aux premières lueurs de l’aube lundi… Les cadavres ont continué de pleuvoir à l’est et au Proche-Orient ; le patron des patrons français a qualifié de « catastrophique » la situation économique de l’Hexagone.

Comment les marchés ont-ils intégré et digéré le déferlement de mensonge/propagande, les morts par centaines et la perspective d’en compter des centaines d’autres durant les heures suivantes ?

Nos braves dettes souveraines – au zénith absolu sous les 1,50% de rendement – se rient du sombre diagnostic de M. Gattaz junior.

Par une ouverture stable des places européennes et un nouveau record historique sur les OAT. Nos braves dettes souveraines – au zénith absolu sous les 1,50% de rendement – se rient du sombre diagnostic de M. Gattaz junior.

La France serait en plein déclin, sa solvabilité à moyen terme remise en question ?

Le marché s’en fiche : il regorge de liquidités !

A ce stade, si nous introduisons dans le débat une petite pincée de dialectique afin de lui conférer un infime semblant d’âme, le marché devient… comment dire… « complaisant ».

Les marchés convaincus que rien ne peut leur arriver

Rassurez-vous, je n’ai pas suffisamment d’esprit pour avoir imaginé d’affubler le marché d’un tel qualificatif.

Je laisse cet honneur à beaucoup plus compétent que moi – et plus précisément à M. Mohamed El-Erian, ancien directeur général du fonds PIMCO (et ex-bras droit de Bill Gross, le plus grand gérant obligataire, par l’encours du portefeuille qu’il administre, de la planète).

M. El-Erian a déclaré lundi dans une interview accordée à CNBC que les tragiques événements en Ukraine et dans la bande de Gaza sont éludés « parce que le marché est convaincu que le risque de contagion est faible… et même s’il y a un effet d’entraînement, ce n’est pas grave : Wall Street considère que les bénéfices sont solides et que la Fed est là ».

Ceux qui raisonnent de la sorte sont sans cesse récompensés depuis cinq ans. Le pli est pris, le parti-pris de la déconnexion avec les événements géopolitiques est acté. Les investisseurs sont conditionnés à ignorer ce qui émeut l’opinion publique, les gouvernements, l’ONU… et même la fédération intergalactique s’il en existait une.

Mais lundi, M. El-Erian affirmait que les risques s’accentuent en raison de la radicalisation des conflits qui font la Une des médias.

S’il se met à penser différemment des marchés, il se met en danger, affirment les permabulls : le danger n’est pas de voir les actifs obligataires chuter (cela n’arrive plus jamais) mais de perdre des clients alors qu’il a pris le pari risqué de briser le tandem qu’il formait avec Bill Gross.

Il semble oublier que la complaisance va de pair avec l’attitude accommodante de la Fed. Janet Yellen se veut encore plus « colombe » que Ben Bernanke ne l’était… et s’est juré d’être encore plus soucieuse du bien-être éternel des marchés.

Du bonheur des brasseurs d’argent découlera naturellement un nouvel âge d’or pour le monde réel.

Un monde dont Mme Yellen n’a en fait pas la moindre notion ; elle n’a jamais vécu dedans, n’a jamais reçu depuis 35 ans la moindre fiche paye qui ne porte l’en-tête de la Fed. Elle a en effet effectué une longue carrière de 35 ans dans le périmètre immédiat des « maîtres du monde » qui ont laissé faire ou orchestré le gonflement d’un plus grand nombre de bulles d’actifs en 20 ans qu’au cours du siècle qui avait précédé.

Des maîtres du monde qui ont réussi à doubler en cinq ans la masse de dollars et de yens circulant sur la planète pour obtenir la reprise économique la plus paresseuse – post-récession – depuis 150 ans.

Un grand succès, selon le satisfecit qu’ils s’auto-décernent.

Un gaspillage historique

Oui, ils font eux aussi preuve d’une complaisance sans limite lorsqu’il s’agit d’évaluer leur stratégie non-conventionnelle et totalement aventureuse. Ils se félicitent d’être parvenus à remplir une passoire à ras-bord… grâce à l’usage d’une lance d’incendie dont ils ont réglé le débit à 85 milliards de litres à l’année.

En-dessous de cette quantité d’injection, le niveau de la passoire commence à baisser – mais on pourrait encore y faire survivre un poisson rouge (il aurait le tournis, le pauvre, mais il ne mourrait pas d’asphyxie).

Quel gaspillage historique de liquidités, cependant !

Celles qui s’échappent de la passoire vont se perdre dans le sable des marchés dérivés. Les banques centrales se disent toutefois rassurées tant que la surface du sol reste humide : le maigre gazon qui y pousse imite la couleur du dollar et cela suffit à enchanter la communauté financière.

Janet Yellen referme progressivement le robinet et continue d’affirmer que l’herbe restera verte encore très longtemps après que le flux de liquidités soit tari. Afin d’en convaincre les marchés, elle s’engage à sortir la tondeuse du garage le plus tard possible.

Le problème, ce n’est même pas qu’elle s’illusionne sur la date où elle jugera opportun de mettre la tondeuse en marche (et ce jour pourrait survenir plus tôt que prévu)… mais bien le fait que dès que la passoire se sera vidée de sa dernière goutte, la maigre végétation dont était recouverte l’économie réelle recommencera à dépérir.

C’est là que les marchés se mettent à parier sur la complaisance de la BCE. A elle de sortir sa lance à incendie et d’arroser à son tour à tout va.

Le marché adore cette perspective et n’imagine même pas un autre scénario d’ici fin 2014.

Wolfgang Schaüble – l’austère ministre de l’Economie d’Angela Merkel – rappelait juste vendredi dernier que cette stratégie est stupide, d’une inefficacité prouvée, que cela ne sert qu’à faire gonfler des bulles et que cela n’arrivera pas !

En voilà un à qui il va falloir apprendre la complaisance en mode accéléré… Il ne reste que quatre à cinq mois avant que le dollar et Wall Street se mettent à jaunir et à présenter l’aspect d’un paillasson épuisé !

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Philippe Béchade
Philippe Béchade
Rédacteur en Chef de la Bourse au quotidien

 

Philippe Béchade rédige depuis 15 ans des chroniques macro-économiques et boursières ainsi que de nombreux essais financiers.

Intervenant régulier sur BFM Business depuis mai 1995, il est arbitragiste de formation, analyse technique et fut en France l’un des tout premiers traders et formateur sur les marchés à terme. Rédacteur et analyste contrarien pour la Bourse au Quotidien, vous trouverez son fil de news en temps réel sur cette page ou sur Twitter

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