Le rebond actuel : un lent piège à pigeons ?

Rédigé le 16 avril 2009 par | Analyses indices, Autres indices, US Imprimer

Et si l’effondrement des Bourses qui a démarré en 2007 n’était qu’un replay, au ralenti, des événements de la Grande Dépression ?

Bien sûr, dans les faits, la crise actuelle ressemble bien davantage au début de la Longue Dépression qui a suivi la panique de 1873 et le Gründerkrach viennois. D’un autre côté, certains aspects troublants, notamment liés à l’interventionnisme étatique, ne peuvent être ignorés.

D’abord un peu d’histoire En 1865, la guerre civile se termine aux Etats-Unis. A cette époque, l’Amérique peut être comparée à la Chine actuelle. Les fermiers du Midwest inondent l’Europe de quantité de céréales bon marché, et les paysans européens crient au dumping, appelant les politiciens au protectionnisme. L’unique superpuissance mondiale est encore l’Angleterre.

Du point de vue économique, la bulle dot.com de l’époque sont les compagnies de chemin de fer. Entre 1866 et 1873, 56 000 kilomètres de lignes sont posés sur le territoire américain. L’Europe, pendant la même période, procède à l’érection des bâtiments qui font désormais le charme de villes comme Paris, Vienne ou Berlin. Et comme l’Etat dépense sans compter, monopolisant les ouvriers en bâtiment, les privés souhaitant bâtir une maison sont contraints d’offrir des ponts d’or aux architectes, menuisiers et autres couvreurs. La spéculation immobilière fait rage. Comme il faut toujours plus de crédits, de nouvelles entreprises, comme une certaine Deutsche Bank en Allemagne, voient le jour.

Tout cela repose sur du vent. Le 9 mai 1873, la Bourse de Vienne plonge, entraînant de nombreuses banques dans sa chute. A Berlin, l’empire ferroviaire de l’industriel Bethel Henry Strousberg s’effondre. A Budapest, la banque franco-hongroise se déclare en cessation de paiement. En septembre de la même année, le groupe financier Jay Cooke & Company, fortement exposé au secteur américain du rail, s’écroule quasiment du jour au lendemain.

Partout, les sociétés licencient une bonne partie de leurs employés et bientôt le monde entame une Longue Dépression. Entre 1873 et 1875, 18 000 sociétés font faillite aux Etats-Unis. Presque toute construction cesse, les salaires fondent comme neige au soleil, le prix de l’immobilier est en chute libre et les profits des sociétés cotées en Bourse disparaissent.

Pourquoi appelle-t-on cette crise la Longue Dépression ? Tout simplement parce que l’économie se contracta pendant 65 mois, ce qui ferait presque passer les 43 mois de dépression post-1929 pour une désopilante partie de pique-nique. L’un dans l’autre, les historiens estiment que ce n’est qu’en 1901, dix-huit années plus tard, que les effets de cette crise furent finalement digérés aux USA.

Vous comprenez désormais pourquoi, jusqu’ici, la plupart des analystes sérieux comparent plus volontiers l’époque actuelle à la Longue Dépression qu’à la Grande Dépression de l’entre-deux-guerres.

Notons encore que si l’on compare ce qui est comparable, les responsables gouvernementaux successifs semblent avoir eu une attitude beaucoup plus saine pendant la Longue Dépression. Il faut probablement considérer la vingtaine d’années de souffrance comme une durée minimum, plutôt que l’inverse.

Une comparaison inquiétante avec 1929 Armé de ces convictions, j’étais donc prêt à batailler ferme à coups d’arguments massue contre quiconque prétendrait que la crise des subprime et ses conséquences nous mèneraient à une nouvelle version de la Grande Dépression.

Jusqu’à ce que Mostafa Belkhayate, professionnel marocain bien connu des traders, ne compare publiquement les graphiques quotidiens du Dow Jones en 1929 avec les données hebdomadaires récentes. Et là, il faut avouer qu’il y a un air de famille, comme vous pouvez le voir sur le chart ci-dessous.

Graphique du Dow Jones

Comprenez-moi bien : une corrélation n’implique pas de relation de cause à effet. Certaines études de statistiques humoristiques sont parvenues à une corrélation de 95% entre le nombre de cigognes observées année après année dans une certaine région et le nombre d’enfants nés au cours de la même période. Malgré cela, peu de scientifiques croient que les bébés sont amenés par des échassiers migrateurs.

Quoi qu’il en soit, une propriété particulière de ce graphique attire mon attention. Entre la fin 2008 et la deuxième partie de 2010, l’indice Dow Jones de 1929 rebondit de 48% au total. En d’autres termes, si les choses devaient se ressembler suffisamment au point de rimer, il s’agirait alors d’un fantastique piège à pigeons haussiers.

Or, depuis le début de la crise, qu’a-t-on constaté ? Que les véritables gagnants sont les initiés, ceux qui contrôlent le jeu et disposent d’un afflux de liquidité inégalé depuis plus de dix ans. Dans ce jeu à somme nulle que sont les Bourses depuis une décennie, ils gagnent aux dépens de ceux qui, disposant de moins d’argent ou de trop peu de nerfs, lâchent le morceau toujours au mauvais moment… en général, les investisseurs ou traders particuliers qui n’appliquent aucun money management digne de ce nom.

Ceux qui considèrent que la phase actuelle n’est qu’un « rebond de chat mort » risquent de retourner leur veste si le marché progresse de près de 50% sur une période de deux ans. Ils réinvestiront à la hausse au pire moment et finiront plumés.

Deuxième et dernière observation : si la corrélation se matérialise, alors l’investisseur haussier finira en slip, et je suis gentil (certains se retrouveront en tenue d’Eve ou d’Adam). Par rapport aux niveaux actuels, il y aurait encore plus de 80% de chute. Vu l’attitude des pouvoirs publics jusqu’ici, j’affirme que cela n’arrivera probablement pas, à moins d’ajuster les cours par l’inflation.

En d’autres termes, le monde pourrait connaître, sur vingt ans, une inflation de 400%. Cela ne fait guère que 7% par an. Rappelez-vous : au début des années 80, celle-ci s’élevait à plus de 10% en rythme annuel. Si donc, dans vingt ans, cinq dollars valent un dollar actuel, le Dow Jones peut valoir 10 000 points… en termes réels, il aura tout de même perdu 80%.

Tout cela fournirait une interprétation. Les innombrables coussins glissés sous les fesses du système par les gouvernements pour que celui-ci ne se casse pas le coccyx permettent de fortement ralentir la chute. Voilà peut-être pourquoi un jour de curée boursière en début de siècle passé correspond désormais à une semaine de marché baissier.

L’économie est mourante, mais à force de liftings, liposuccions, botox et autres hormones de croissance, cette antique péripatéticienne que sont les marchés boursiers est en train de subir un relooking extrême aux frais du contribuable et des générations à venir, ce qui ralentit néanmoins l’exode des clients à court terme. Il est hélas à craindre que, tel Michael Jackson, cette chirurgie esthétique finira en amas de lambeaux peu ragoûtants.

Les stimuli étatiques sont donc comme la poudre de corne de rhinocéros, dont les effets aphrodisiaques peuvent faire illusion (et de belle manière) pendant un an ou deux sur des marchés en pleine débandade. Le chaland qui s’y laissera prendre sans s’entourer de robustes précautions risque d’attraper des maladies fatales pour ses économies.

Marc Mayor est expert en investissements éliminant le risque de marché. Retrouvez-le sur le site Le Coin des Insiders.

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Marc Mayor
Marc Mayor

Marc Mayor est le fondateur et président d’Inside ALPHA, une entreprise helvétique spécialiste des approches financières éliminant le risque de marché (investissements dits « ‘neutres au marché »). Depuis plus de 10 ans, Marc analyse avec humour et sagacité le comportement des initiés de la Bourse, notamment dans les colonnes de sa rubrique hebdomadaire « Le Coin des Insiders », qui paraît chaque vendredi dans le quotidien financier L’Agefi (Suisse).

Auteur à succès, il préside aussi un cycle régulier de conférences réunissant des investisseurs, tant professionnels que privés, notamment sur le thème des métaux (de base ou précieux) et de l’énergie (fossile, nucléaire ou renouvelable).

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