Pourquoi les taux négatifs condamnent la hausse des marchés actions

Rédigé le 3 mars 2016 par | Analyses indices, Indices, sociétés et marchés, Matières Premières, Toutes les analyses Imprimer

La poussière du plus furieux rally haussier survenu depuis janvier 2015 est à peine retombée que nous assistons à un défilé de gérants qui n’ont pas vu venir la hausse plastronner devant les médias.

Mais ils ont tout anticipé, tout compris : « Le marché a logiquement mis fin à sa psychose baissière du début d’année… « Rien n’expliquait la violence du mouvement de correction… « La corrélation avec le pétrole était abusive, aucune récession ne menace réellement les Etats-Unis. Pas moins de 75% des entreprises du S&P 500 ont annoncé des résultats supérieurs aux attentes… Les Banques centrales vont demeurer pro-actives (BCE, PBOC, BoJ) ou maintenir un biais accommodant (Fed) ».

Les mêmes beaux esprits questionnaient la crédibilité des Banques centrales il y a trois semaines, doutaient de l’efficacité des QE (normal, elle est inexistante), jugeaient la stratégie des taux négatifs aventureuse voire contreproductive : existe-t-il cas de figure plus absurde que de payer pour avoir le droit de prêter à des emprunteurs insolvables, comme le Japon ?

Mais Goldman Sachs évoquait, dès jeudi dernier, le grondement des rotatives de la BCE et Mario Draghi est venu faire tinter ses seringues de morphine monétaire devant les journalistes à Francfort mardi soir. Et la magie du verbe opère, presque intacte. L’odeur de l’argent, une hausse cadeau depuis mi-février… et voilà les Banques centrales redevenues les fées bleues des brasseurs d’argent.

Qui d’autre que Mario Draghi pouvait inspirer une envolée de +7% du CAC 40 en cinq séances (entre 4 200 et 4 450 points), laquelle fait presque pâle figure comparée à la directissime envolée de +10% de l’IBEX-35 (entre 7 970 et 8 780) en six séances !

L’exploit est d’autant plus remarquable que les incertitudes politiques n’ont pas disparu : l’Espagne est toujours sans gouvernement, la Catalogne n’a pas renoncé à ses rêves d’indépendance, le chômage remonte, les PMI manufacturiers se dégradent… Mais la seule évocation de la grosse shooteuse de la BCE suffit à faire oublier tous les tourments du marché.

Les opérateurs avaient perdu la foi. Ils l’ont retrouvée grâce au miracle sans cesse renouvelé de la multiplication des pains – ou des milliards d’euros, selon Goldman Sachs, qui voit la BCE annoncer dès le 10 mars prochain qu’elle accroît son QE de 60 à 70 Mds€ et le prolonge six mois de plus. D’ici septembre 2107, cela donnerait donc 1 330 Mds€ de liquidités supplémentaires pour faire chavirer de bonheur le casino boursier.

Des flux, toujours plus de flux, c’est tout ce qui importe.

Mais les marchés obligataires nous racontent une toute autre histoire : celle d’une économie en récession, peu importent les milliards que les Banques centrales y injectent.

Malgré les 13% repris par Wall Street ou les +14% par le CAC 40, ce sont toujours les emprunts d’Etat qui battent à plate couture les indices boursiers depuis le 1er janvier.

Mais les permabulls sont formels : pas de récession à l’horizon, ni en Europe ni outre-Atlantique et en ce qui concerne la Chine, ce n’est qu’un ralentissement qui découle d’une transition économique.

L’inflation ? Elle reste largement conditionnée par le comportement des matières premières et les Banques centrales ont résolu de la faire renaître en abaissant les taux jusque dans le négatif.

Cela ne fonctionne pas. Le Japon nous en apporte la preuve depuis 25 ans, mais cela fait également 25 ans que les bons du Trésor s’apprécient inexorablement au détriment de leur rendement.

Annoncer qu’on poursuivra cette stratégie en mode no limit, c’est garantir que les emprunts d’Etat vont continuer de voir leur cours s’apprécier dans un contexte de bulle obligataire éternelle : avec les turpitudes de la Fed, on comprend bien l’impossibilité de normaliser une politique monétaire lorsqu’on a mis le doigt dans l’engrenage du non-conventionnel.

Alors certes, il peut apparaître pénalisant pour les banques de se faire confisquer 0,3 ou 0,4% sur les excès de liquidités détenues en overnight… Mais si la BCE et la BoJ garantissent la hausse des marchés obligataires, je connais beaucoup de fonds prêts à emprunter chaque jour tout l’argent disponible pour prendre du levier sur un actif qui monte à tous les coups.

Le problème des excès de liquidités des banques n’en restera pas un longtemps – sans oublier que les entreprises empruntent également pour racheter leurs propres titres.

Au Japon, cette stratégie est désormais gagnante sur les deux tableaux : les entreprises seront bientôt elles aussi payées pour emprunter afin de faire monter artificiellement leurs propres titres.

Qui, dans ces conditions complètement absconses, ferait le pari insensé de miser sur une économie réelle mêlant allègrement chômage, perte de pouvoir d’achat et confiscation de l’épargne via les taux négatifs (d’où encore plus d’épargne de précaution, afin de maintenir le niveau de vie à la retraite) ?

Plus les taux vont être enfoncés sous zéro, plus le pari sur les obligations sera gagnant… tandis que les actions ne pourront compter que sur des rachats/annulation de titres pour compenser les effets d’une économie en contraction qui lamine les chiffres d’affaires et broie les marges.

En effet, 0,01$ de dividende, c’est peu… mais c’est toujours mieux que zéro (ou moins que zéro). Mais encore faut-il être capable d’extraire des profits.

Et à un moment, il sera plus profitable d’emprunter (puisque les Banques centrales vous payent pour ça) que d’investir dans une entreprise qui distribue un dividende symbolique et dont la pérennité n’est de surcroît pas certaine…

Mots clé : - - -

Philippe Béchade
Philippe Béchade
Rédacteur en Chef de la Bourse au quotidien

 

Philippe Béchade rédige depuis 15 ans des chroniques macro-économiques et boursières ainsi que de nombreux essais financiers.

Intervenant régulier sur BFM Business depuis mai 1995, il est arbitragiste de formation, analyse technique et fut en France l’un des tout premiers traders et formateur sur les marchés à terme. Rédacteur et analyste contrarien pour la Bourse au Quotidien, vous trouverez son fil de news en temps réel sur cette page ou sur Twitter

Laissez un commentaire