Pétrole : prenez garde à la chute du shale oil

Rédigé le 12 mars 2015 par | Matières Premières, Toutes les analyses Imprimer

Nombreux sont les investisseurs qui se souviennent d’une étude de Goldman Sachs, publiée au printemps 2008, qui prédisait un baril de WTI (le sous-jacent des contrats cotés sur le NYMEX, la bourse américaines des matières premières énergétique et des métaux) à 200 $… alors que le brut flirtait déjà avec les 140 $. Goldman ne s’était pas permis d’insister quand le baril avait brutalement ricoché sous les 145$ au début de l’été 2008.

Cependant, ce dernier camouflet cuisant n’a pas complètement découragé la firme qui publie une nouvelle étude expliquant pourquoi le WTI devrait chuter vers les 40 $ (autrement dit, connaître un repli supplémentaire de 20% par rapport au cours médian des 15 derniers jours, soit 51 $).

Vers un baril à 40$ ?

le WTI au 12 mars 2015

L’un des arguments avancés pour prédire une telle baisse est que le niveau de production de pétrole de schiste demeure bien trop élevé – il a même atteint son maximum historique depuis le début de l’année – une situation de surproduction qui ne saurait durer tant elle est néfaste pour de nombreux acteurs.

Cet excédent de production de shale oil provient, en partie, de la nécessité de vendre plus volumes pour rembourser les créanciers (les malheureux qui ont investi dans l’exploitation du pétrole de schiste) mais aussi de la mise en œuvre de techniques d’extraction plus efficaces sur de nombreux puits.

Les exploitants extrayant du pétrole à 50 $ le baril n’ont aucune raison de refermer leurs robinets. Par contre, ceux ayant des coûts supérieurs espèrent une remontée des cours vers les 70 $ d’ici à la fin 2015. Une telle remontée pourrait être causée par un hypothétique rebond de la demande dans le sillage d’une « reprise » mondiale (à commencer par l’Europe qui bénéficie désormais de son injection mensuelle de 60 Mds€ de carburant monétaire).

Les frackers (les spécialistes du pétrole de schistes) déficitaires ont les moyens de tenir plusieurs mois grâce à des couvertures garantissant un prix d’achat minimal de leur production : ils ont bien souvent hedgé leur production. C’est seulement à partir du milieu de l’année 2015 qu’un seuil douloureux pourrait être atteint, avec la commercialisation de la production aux prix du marché (c’est-à-dire non-garantis par des options : je vous renvoie d’ailleurs aux articles de mon collègue Gaël Deballe pour comprendre comment la « vraie » économie utilise les options, et notamment le secteur de l’énergie)…

Or les prix risquent de baisser d’autant plus aux États-Unis où le Dollar s’est envolé de +20% en 9 mois, ce qui comble d’aise les pays producteurs du Golfe mais également le Mexique (dont le Peso, chaque jour, enfonce de nouveaux planchers).

Le revenus en Dollars de l’Arabie Saoudite, des Émirats, de l’Indonésie… (et ne parlons pas de la Russie avec son Rouble au tapis), sont en nette progression depuis que le baril est venu tester la zone des 50 $ en tout début d’année. Le cours du baril pourrait donc retomber au contact du plancher des 44,4 $ du 13 (puis des 28, 29 et 30) janvier sans que cela entraîne une chute des recettes par rapport à la fin 2014.

Une chute attendue pour le second semestre

Goldman Sachs estime donc que l’offre de pétrole va demeurer surabondante aux États-Unis durant le 1er semestre (puisque les prix de vente sont en grande partie garantis) et que l’écrémage ne commencera qu’à partir du 2nd semestre. Les puits les moins rentables devraient fermer en premier vers la fin 2015. Cependant, les techniques de forage/extraction s’améliorant, certains champs pétrolifères cesseront dans le même temps d’être déficitaires et échapperont peut-être à ce couperet.

Il faudrait vraiment que les prix s’installent durablement autour des 40 $ pour décourager (asphyxier) les producteurs les moins rentables. Mais, compte tenu des taux ultra-bas instaurés par les banques centrales, les investisseurs s’arrachent des émissions obligataires à haut risque assorties d’un rendement de 4 à 5% : du pur high yield mâtiné de roulette russe.

Autrement dit : les entrepreneurs du shale oil, de mauvais emprunteurs, avec un business model bancal et une probabilité de faillite élevée, n’ont aucune difficulté à lever des capitaux dans les circonstances actuelles !Les canards boiteux du shale oil vont donc théoriquement boiter encore longtemps avant de fermer les puits et de déposer le bilan.

Des cours potentiellement explosifs

Le pronostic de Goldman Sachs concernant une poursuite du repli du baril tient cette fois-ci la route, mais il n’est pertinent que « toutes choses égales par ailleurs ». Or, en réalité, les choses ne restent jamais égales par ailleurs. Ainsi le cours du WTI pourrait se redresser en cas :

Cependant, l’Arabie Saoudite doit désormais bien mesurer les avantages et inconvénients de mettre en difficulté les producteurs de pétrole de schistes aux États-Unis et les régimes politiques de pays alliés dont les recettes pétrolières achètent la paix sociale.

Une déstabilisation du Venezuela, de l’Iran et de la Russie réjouiraient certainement le Secrétaire d’État américain mais une crise économique et politique en Algérie, en Malaisie, en Indonésie, au Brésil (et d’autres pays émergents) présenteraient peu d’avantages géostratégiques pour l’Occident, la Chine… et l’Arabie Saoudite elle-même.

Le baril à la croisée des chemins

Pour en revenir aux cours du pétrole : soit les 44/45 $ constituent bel et bien un plancher… mais dans ce cas, un redressement des cours pourrait mettre du temps à se dessiner (scénario symétrique du long plafonnement du baril entre 105 et 110 $). Soit ce seuil n’est qu’un plancher temporaire et il faut donc que surgisse une dernière vague de baisse, violente et dévastatrice (si un cycle de pétrole bon marché est extrapolé sur 12 ou 18 mois), au contact des 40 $, ou en dessous (retracement des planchers de janvier 2009 vers 34 $) pour « faire tomber le bois mort » et achever le mouvement de correction par un carnage dans le secteur du pétrole de schistes, dans celui du deep offshore… et même de l’éolien (dont le rendement s’avère souvent très inférieur aux prévisions, l’exemple du parc de la Forêt Noire est édifiant avec une production qui atteint à peine 15% du potentiel estimé).

Pour finir, notre conseil : rester à l’écart du secteur pétrolier, parapétrolier, mais également de l’éolien, sauf en cas de franchissement des 58 $ (résistance horizontale moyen terme formée par le sommet du corridor légèrement ascendant inauguré mi-janvier… mais menacée d’invalidation imminente).

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Philippe Béchade
Philippe Béchade
Rédacteur en Chef de la Bourse au quotidien

 

Philippe Béchade rédige depuis 15 ans des chroniques macro-économiques et boursières ainsi que de nombreux essais financiers.

Intervenant régulier sur BFM Business depuis mai 1995, il est arbitragiste de formation, analyse technique et fut en France l’un des tout premiers traders et formateur sur les marchés à terme. Rédacteur et analyste contrarien pour la Bourse au Quotidien, vous trouverez son fil de news en temps réel sur cette page ou sur Twitter

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