Ne soyez pas victime du troupeau

Rédigé le 11 décembre 2009 par | Big caps, VIX Imprimer

Article initialement paru dans le n°59 de MoneyWeek

Que ceux qui ne jurent que par the trend is your friend passent leur chemin. En matière de trading, le suivisme peut mener la brebis droit dans le ravin. Restez lucide face au mouvement de troupeau ! Voici quelques pistes pour prendre du recul.

Bison futé du trading

Pour qui se prétend virtuose du dosage entre la pédale de frein et d’accélération — l’achat et la vente — il n’est pas primordial de connaître les caractéristiques techniques du carburateur, ni la courbe de rendement du turbo. Mais pour tous ceux qui veulent tirer le meilleur parti de leur moteur et s’épargner des sorties de route, voici quelques petites recommandations utiles de la part d’un vieux routier.

Tout d’abord, les marchés ont besoin de carburant. La vue d’une grosse citerne remplie par les Banques centrales les incitent à appuyer sur le champignon, à plus forte raison si ces dernières affirment que le nombre d’arrêts aux stands n’est pas limité. C’est bel et bien le cas depuis un an aux Etats-Unis, en Europe et en Asie… Toutefois, la Norvège, l’Australie et Israël ont commencé à refermer les vannes de leurs stations-service.

Cela ne fait que renforcer l’affluence sur les circuits américains puis sur ceux de la Zone euro, lesquels sont de plus en plus encombrés par des véhicules qui roulent de plus en plus vite. C’est ce qui fait craindre l’imminence d’un carambolage.

Il sera d’autant plus important que personne ne veut prendre le risque d’agiter le drapeau jaune, au prétexte que le premier coup de frein en tête de la course pourrait provoquer une réaction en chaîne catastrophique, ce que les banquiers centraux vont tenter d’éviter à tout prix (mais nul ne peut prédire s’ils y parviendront).

Lorsque les marchés s’engagent dans un mouvement directionnel, c’est comme un jour de grand départ en week-end. En fonction de la saison, le flot de véhicules s’élance vers les plages ou les pistes de ski. C’est le « phénomène de corrélation » : un simple coup d’oeil aux conditions météo permet d’anticiper vers où va s’orienter le gros du trafic.

Liaisons amusantes mais parfois dangereuses

En matière de trading, il faut savoir repérer les corrélations — souvent temporaires — entre diverses composantes macroéconomiques. Certaines sont évidentes, comme la décrue du dollar et la hausse des actions et des cours du pétrole (c’est le fameux carry trade [NDLR — dont nous vous avons longuement parlé dans ces lignes],qui fait office de « Corne d’abondance » à Wall Street depuis mars dernier).

Il existe des corrélations secondaires, comme le taux de défaillance des emprunteurs aux Etats-Unis et la tension des taux lors des émissions du Trésor américain, ou bien celle qui existe entre le niveau de discipline des membres de l’OPEP et le cours des mines d’or.

Vous pouvez en découvrir de plus amusantes, comme la victoire des Giants de New York au Super Bowl et une hausse de 10% au minimum du S&P au cours des douze mois suivants. Ce qui compte, c’est que cela fonctionne à 70% (au minimum), avec une tendance à progresser vers 75% au fil des semaines.

Le ratio advance/decline reste un bon indicateur de vigueur de la tendance. Il rend compte du nombre de composantes d’un indice qui ont atteint un plus-haut ou un plancher annuel. Tout fléchissement prolongé du nombre de maxima observés peut préfigurer un renversement de situation à moyen terme.

L’hypothèse devient une quasi-certitude lorsque l’indice VIX,qui mesure le degré de stress d’un marché, ressort de son canal directionnel ou déborde un précédent niveau de résistance, alors que les options négociables connaissent un soudain pic d’activité.

Un troupeau a toujours un chef, méfiance

Mais tout ce qui précède n’est pas d’une très grande aide pour les day traders. Ceux-ci travaillent sur des unités de temps allant de cinq minutes à une heure — tout au plus — en s’appuyant sur des logiciels paramétrés pour stopper les pertes dès qu’un précédent plancher est enfoncé… mais qui renforcent symétriquement les positions gagnantes.

Cette stratégie est parfaitement résumée par la formule buy high, sell higher : « Achetez cher si vous voulez vendre plus cher encore« . La systématisation de ce principe de gestion constitue le moteur des prophéties auto-réalisatrices que les traders affectionnent.

Profitez de la multiplication des tendances en ligne — un scénario graphique que les chartistes connaissent bien et que les trading programs orchestrent de mieux en mieux.

Un actif ou un indice s’inscrit rapidement dans un canal directionnel (peu importe son orientation), qui se construit par auto-réplication et se transforme en véritable rouleau compresseur — à la hausse comme à la baisse — lequel écrase l’épaisseur des canaux graphiques et les forces contrariennes.

Les « tendances en ligne » ne sont pas le reflet d’une « psychologie » mais, au contraire, la conséquence de son abolition par les « automates », qui gèrent les ordres à la milliseconde.

Les marchés obéissent à d’autres formes de logiques depuis que les mathématiques et les produits dérivés ont éclipsé le flair (trop subjectif) et la relation au réel (trop contraignante) au milieu des années 1980.

Ils n’inversent pas leur tendance parce qu’ils jugent le prix d’un actif trop cher ou trop bradé, ni parce qu’ils découvrent que leurs attentes sont fondées sur des hypothèses absurdes (croissance éternelle des bénéfices au rythme de 15% par an) ou sur des présupposés mensongers (comme la non-contamination de l’économie par l’éclatement de la bulle des créances immobilières pourries).

La tendance se retourne lorsqu’un opérateur influent, qui sera donc rapidement imité par d’autres, découvre une occasion de faire plus d’argent ailleurs… en spéculant, par exemple, contre le subprime, comme Goldman Sachs le fit dès l’entame de l’année 2007 — tout en continuant de « packager » massivement des dérivés de crédit contre lesquels il s’était couvert — au nom du réalisme évidemment !

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Philippe Béchade
Philippe Béchade
Rédacteur en Chef de la Bourse au quotidien

 

Philippe Béchade rédige depuis 15 ans des chroniques macro-économiques et boursières ainsi que de nombreux essais financiers.

Intervenant régulier sur BFM Business depuis mai 1995, il est arbitragiste de formation, analyse technique et fut en France l’un des tout premiers traders et formateur sur les marchés à terme. Rédacteur et analyste contrarien pour la Bourse au Quotidien, vous trouverez son fil de news en temps réel sur cette page ou sur Twitter

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