Messieurs les Allemands, sortez les premiers !

Rédigé le 9 décembre 2011 par | Apprendre la Bourse Imprimer

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Directeur des Etudes Economiques AuCoffre.com
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« Messieurs les Anglais, tirez les premiers ». C’est lors de l’épisode de la bataille de Fontenoy (en 1745), que ce mot fameux aurait été prononcé.

Dans notre Europe moderne, nous avons depuis quelques décennies su faire taire les armes et les canons. C’est bien sûr le principal succès de l’Union européenne. C’est d’ailleurs cette connaissance historique des affres des guerres partagée par tous qui rend indépassable l’idée de construction européenne.

Pourtant, pourtant… l’année 2012, pourrait être celle où l’ensemble des Européens demandera à nos amis Allemands de sortir les premiers de l’euro.

◊ L’euro est une construction politique. Pas économique
La monnaie unique a été créée et pensée il y a presque vingt ans.

A l’époque et, c’est important de le rappeler, le mur de Berlin vient de s’effondrer. La France, inquiète, voit poindre le danger d’une grande Allemagne réunifiée. François Mitterrand, alors Président de la République, reste avant tout un homme de la Deuxième guerre mondiale. Il n’aura de cesse d’arrimer l’Allemagne à la France – à moins que ce ne soit le contraire – afin de rendre le destin de nos deux nations indissociable. La monnaie unique est un peu comme une corde reliant plusieurs alpinistes mais qui ne pourrait pas être coupée en cas d’accident. Dès lors, si l’un des membres de l’euro tombe, toute la cordée est entraînée dans la chute.

◊ L’euro est une monnaie économiquement allemande, mais de construction politique française
Le Président Mitterrand a donc négocié l’aide et le soutien de la France à la réunification Allemande contre l’adhésion de l’Allemagne à l’euro en échange de quelques critères de bonne gestion financière : les célèbres critères de Maastricht, oubliés par tous, y compris nos camarades allemands.

Il ne faut pas oublier la décision politique prise à ce moment-là par le Chancelier Allemand Helmut Kohl. Il a décidé de convertir la monnaie des Allemands de l’est au prix de la monnaie de l’ouest. En clair, un deutsch mark (RFA-ouest) valait un ost mark (RDA-Est). L’Allemagne n’avait bien sûr pas l’argent nécessaire pour convertir cette masse monétaire nouvelle sur la base de 1 pour 1. Une telle conversion n’avait d’ailleurs aucun sens économique. L’ost mark valait plutôt 10 fois moins q’un deutsch mark. Là encore, l’idée était politique : il fallait affirmer la réunification du peuple allemand, et un Allemand de l’ouest « valait » un Allemand de l’est – et inversement.

N’oublions pas, qu’hier comme aujourd’hui, les Allemands ont toujours refusé la notion de monétisation. A l’époque de la réunification, les Allemands n’ont pas imprimé les deutsch marks nécessaires. Ils les ont empruntés sur les marchés. Ce faisant, ils ont asséché le marché monétaire, provoqué une hausse massive des taux d’intérêt, à l’origine de la récession et de la crise économique des années 1990 à 1995. Nous avons tous payé le prix de la réunification allemande en Europe et particulièrement en France. Mais l’adhésion de l’Allemagne à l’euro était à ce prix.

◊ L’euro, un « OGM » qui n’est pas viable
Reprenons. L’euro est donc une construction politique et pas économique. C’est une monnaie unique, pour 17 peuples différents, 17 langues différentes et surtout, 17 économies hétérogènes. Et c’est bien cela, le problème génétique de l’euro : il s’applique à 17 économies profondément différentes.

L’idée de l’euro est très belle, comme celle de la construction européenne. Pour toute personne saine d’esprit, la construction européenne est une évidence. Mais en économie, la beauté des choses n’est que de peu d’importance. La réalité, c’est que les déséquilibres économiques de nos 17 pays ne peuvent désormais trouver de résolution qu’à travers des ajustements monétaires, qui restent la seule et unique solution économiquement viable.

Non et cent fois non, le fait de mettre un pays à l’amende parce qu’il ne respecte pas son budget ne changera jamais rien à la structure de son économie ; il devra alors emprunter encore plus pour payer cette amende – et, pour mémoire, il existe déjà les procédures pour déficits excessifs….

Non et cent fois non, effectuer un contrôle budgétaire européen ne changera rien aux forces et faiblesses intrinsèques d’une économie nationale… Non et cent fois non de nouveaux traités ne changeront rien au « stock » de dettes déjà existant… Non et cent fois non, la rigueur ou l’austérité ne peuvent constituer l’alfa et l’oméga d’une politique économique – ce qui ne veut pas dire que ce n’est pas indispensable.

◊ La fin du business model des Etats-providence
Soyons sérieux. Les Etats européens, en particulier français, sont bâtis sur l’idée d’Etat-providence. La « providence » est un mot qui signifie que le cours des événements est issu de l’action bienveillante d’une puissance divine (généralement Dieu).

En l’occurrence, la puissance divine qui veille sur nous de la Crèche au Cimetière, c’est l’Etat. L’Etat qui, à travers les allocations familiales, paie l’essentiel des frais de garde de nos jeunes enfants ; l’Etat qui veille sur nos vieux jours à travers les pensions et maisons de retraite. Nous naissons à la crèche pour mourir à la maison de retraite. Entre temps, en cas de maladie, la sécurité sociale veille sur vous, les ASSEDIC et maintenant le Pôle emploi assurent nos accidents de parcours professionnels… et quand il n’y a plus d’espoir, et que le marché du travail vous est définitivement fermé, le RSA prend le relais. Un problème de logement, le parc HLM et les aide au logement sont là pour vous. Partout, à tous les niveaux les « amortisseurs sociaux » sont là.

Il ne faut pas se leurrer. La fin du business model de l’Etat-providence signifie la fin programmée et inéluctable de l’ensemble de ces aides. C’est cela ce que signifie la « rigueur » sans la planche à billets pour l’adoucir.

Or la société française ne peut en aucun cas supporter une cure d’austérité à la grecque. Cela est tout simplement impossible. Nos zones sensibles vivent pour beaucoup des aides publiques et de la solidarité nationale. A cette problématique financière se rajoute depuis maintenant quelques années des problématiques communautaristes évidentes. Lorsque les tensions s’exacerbent, l’Histoire humaine prouve que les modérés ne l’emportent jamais.

Les fragilités de la société française ne sont pas les fragilités de la société allemande. Pour notre pays, le coût social d’une austérité brutale risque d’être insupportable et de mener à des problèmes inter-communautaires insurmontables. Je vous conseille la lecture de l’extraordinaire rapport officiel 2011 de l’Observatoire des Zones Urbaines Sensibles, éclairant sur la réalité sociale de notre pays et, donc, sur nos fragilités.

◊ La sortie de l’Allemagne serait la meilleure solution
L’Allemagne ne souhaite pas amoindrir (pour le moment) le choc de la rigueur par un recours, ne serait-ce que modéré, à la planche à billets. Don’t acte. La ligne rouge allemande est celle de la création monétaire, menant bien souvent à l’inflation puis à l’hyperinflation. Ce point de vue est économiquement fondé. Le traumatisme allemand de l’hyperinflation des années 1920 ayant mené à l’avènement du nazisme est toujours vivace dans les esprits d’outre-Rhin. Cela est parfaitement respectable.

La ligne rouge française doit être impérativement celle de la stabilité sociale. L’austérité ne peut être que progressive sous peine de prendre le risque de déclencher des émeutes d’une rare violence. Nous ne pourrons pas mener chez nous une austérité crédible, c’est-à-dire massive et brutale. L’utilisation de la planche à billets est inéluctable. Ce n’est qu’une question de temps. Il en est de même pour l’Italie, l’Espagne, ou la Grèce (mais pour d’autres raisons).

La conclusion est implacable. En cas de persistance de ces désaccords, nous devrons mettre fin, par la force des choses à l’aventure de la monnaie unique. La meilleure solution serait alors la sortie du maillon fort de l’euro qu’est l’Allemagne. Messieurs les Allemands sortez les premiers!

Le coût économique d’une telle solution serait certainement le plus supportable parmi les « mauvaises solutions » pour sortir définitivement de cette crise monétaire. Une sortie de l’Allemagne de la monnaie unique ne lui coûterait pas plus cher que la réunification. Cela lui coûterait également bien moins cher que de se porter caution pour l’Europe entière. Enfin, une dette en euro faible remboursée en nouveaux marks « forts » permettrait d’amoindrir le coût (important) de la dette allemande.

Nous devons accepter de dépasser nos limites. L’euro n’est plus une limite. Seule la stabilité de nos nations respectives sur le long terme permettra la poursuite d’une construction européenne durable.

Nos élites se trompent. La fin possible de l’euro est en réalité, une chance immense pour un nouvel élan européen bâti sur une adhésion populaire et démocratique.

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Charles Sannat
Charles Sannat

6 commentaires pour “Messieurs les Allemands, sortez les premiers !”

  1. Pas d’accord du tout avec ce que vous dites :
    :La creation monetaire que vous preferez a l’austerite aboutira exactement au meme resultat en terme de demantelement de l’Etat-Providence puisque la valeur des prestations sera fortement reduite par l’inflation voire l’hyperinflation qui s’ensuivra. En revanche cette (hyper)inflation ruinera aussi toute la classe moyenne et les epargnants « vertueux » (du moins ceux qui n’auront pas deja quitte le pays/la zone). Et en plus les Francais comprendront que leurs elites continuent a les prendre pour des imbeciles en leur faisant prendre des vessies pour des lanternes. Les emeutes que vous avez par ailleurs raison d’anticiper n’en seront que plus violentes et les consequences politiques plus graves.
    L’austerite n’est pas un choix politique – c’est une necessite imperieuse (et j’oserai meme dire morale) apres des decennies de gabegie budgetaire et d’irresponsabilite politique. Oui ce sera tres dur, et il est possible que cela amene des gouvernements populistes au pouvoir. Mais le remede de creation monetaire que vous preferez est pire que le mal et debouchera sur le meme resultat – en bien pire. Et les elites economiques francaises qui n’ont pas encore vote avec leurs pieds le feront alors, ne laissant sur le territoire Francais que des veaux a-demi illetres et junkies d’un l’Etat-Providence ruine qui s’enfonceront avec lui dans une pauvrete qui les ramenera 60 ans en arriere… Et sans doute irremediablement a l’horizon de plusieurs generations. Ce serait un beau gachis !

  2. Cher Mr Le Berre,

    Monsieur en aucun cas je ne prône la monétisation c’est à dire l’utilisation immodérée de la planche à billets.

    Comme bien souvent les choses, les causes, les raisons sont pluri-factorielles. Entendez par là que plusieurs causes expliquent la situation actuelle. Face à ce constat, n’apporter qu’une seule solution à un problème pluri-factoriel me semble intellectuellement faux.

    Entre une monétisation sans limite ou une austérité brutale, heureusement, nous avons d’autres outils et d’autres choix possibles!

    Nous pouvons avoir de la rigueur – évidemment indispensable –, un peu de monétisation pour détendre les taux. Vous pourriez même imaginer – soyons fou quelques instants ! – que les Etats vertueux en terme de mise en place de politiques de réduction de dépenses puissent directement emprunter à la BCE (j’ai bien dit « emprunter ») au taux de 1% et non à 7%. Pour information, à terme, sur une dette de 1 700 milliards d’euros pour notre pays, 1 point de taux, c’est 17 milliards d’euros supplémentaires !!! La France empruntera bientôt si rien n’est fait à 4% voire plus comme l’Italie (qui a atteint les 7%). Dans un tel cadre, toute politique d’austérité est vouée d’avance à l’échec si elle est menée seule. C’est ce mécanisme qu’il convient de comprendre.

    Enfin et c’est encore plus grave, c’est notre modèle de croissance qui est désormais en cause (Production de Masse et Consommation de Masse) et qui atteint ses limites. Toute politique de rigueur ou de monétisation, seules, sont là aussi vouées à l’échec. Nous devons inventer un nouveau système. C’est une réponse sur ces trois sujets qui permettra de sortir de cette crise.

    Pour terminer, la brutalité d’une politique d’austérité n’est pas socialement gérable dans un pays comme le nôtre. Il faudra donc l’accompagner. C’est une phase de sevrage de l’Etat providence qui est indispensable pour laisser le temps à tous de s’adapter. Tout système et en particulier le capitalisme peut gérer le changement et s’adapter avec un peu de temps. Aucun système ne peut gérer une rupture violente.

    Très respectueusement,
    Charles Sannat

  3. Votre argumentaire, incluant l’histoire, la compréhension, en deux mots le respect des différences, est pour moi clair et remarquable. Je comprends et j’adhère à votre point de vue.

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