« Le meilleur moment dans l’amour, c’est quand on monte l’escalier »

Rédigé le 10 octobre 2017 par | Toutes les analyses, US Imprimer

Certains se tordent les neurones pour inventer chaque jour des raisons rationnelles à la hausse funiculaire des marchés. Nous sommes trop paresseux pour nous livrer à ce genre d’exercice donc nous dénonçons lâchement les banques centrales et leur planche à billets… Mais en réalité, il se pourrait que nous ayons tous tort.

Et si Gary Cohn, le principal « conseiller spécial pour les questions économiques » à la Maison-Blanche, détenait la vraie explication ? Tellement évidente – que dis-je, aveuglante – que nous sommes tous passés à côté sans la voir : « le niveau des marchés reflète l’impact des plans économiques de Trump » !

Bon sang, mais c'est bien sûr !

Soit il a raison et nous partons faire un long stage de macramé en Patagonie… Soit nous comprenons pourquoi Goldman Sachs ne l’a pas gardé dans ses effectifs – il y a des limites au-delà desquelles on ne saurait solliciter la crédulité des épargnants non avertis.

Cela dit, nous sommes en mesure de réconcilier les contraires au moyen d’un sophisme complètement tordu :

  1. Wall Street monte grâce au bilan des initiatives prises par Donald Trump qui ont réellement abouti.
  2. Or ce bilan est de zéro…
  3. Donc Wall Street apprécie en premier lieu que rien ne bouge.
  4. Conclusion : cette année 2017 est un vrai cadeau. Tout ce que Trump propose, le Congrès le met en échec ou le contraint à revoir sa copie.

Wall Street est perpétuellement dans l’attente que quelque chose de bon va se produire – souvenez-vous : « le meilleur moment dans l’amour, c’est quand on monte l’escalier ». Si quelque chose se produisait, Wall Street serait forcément déçu – la réalité s’avère toujours décevante par rapport à l’imagination.

Il suffit d’y croire

La preuve, regardez à quel point Donald Trump s’enivre du bonheur que lui procure son imagination : « les records en cascade du S&P500 sont l’illustration de l’adhésion de Wall Street à la politique que je mène. Dès le 9 novembre 2016, les marchés ont compris que j’allais restaurer une vraie croissance et la prospérité des citoyens américains ».

Pour certains observateurs – dont nous faisons partie – le manque de compréhension de Donald Trump de la façon dont fonctionne le monde mériterait qu’on le surnomme Forrest Trump, avec une triple couche de vanité et de vulgarité en plus.

Mais revenons-en à son action et à ses merveilleux effets sur l’économie. Sa principale promesse de campagne, c’était un déluge de jobs, de bons jobs, bien rémunérés… « Jamais on ne verrait un président créer autant d’emplois dans l’histoire des Etats-Unis ».

La triste réalité, c’est que depuis son élection, la courbe des nouveaux jobs s’infléchit inexorablement à la baisse. Le rythme mensuel des créations d’emplois tend vers 150 000 au cours des 9 derniers mois écoulés, alors qu’il tutoyait encore les 250 000/mois sur la fin du second mandat de Barack Obama.

Mais nous n’allons pas non plus incriminer Donald Trump d’avoir instauré une tendance inverse à celle qu’il avait promise. La courbe s’orientait déjà à la baisse à partir de l’automne 2015 et aucun redressement ne s’ébauche depuis 2 ans. Mais les salaires à l’embauche ne progressent pas non plus et les emplois en question sont de plus en plus précaires. L’accélération de +2,9% des salaires horaires en septembre (en rythme annuel) ne traduit paradoxalement aucun infléchissement à la hausse des rémunérations. Oui, cela mérite une petite explication.

La statistique est composée de la moyenne des salaires versés… Or avec l’évacuation d’une partie de la Floride, la fermeture de pratiquement tous les hôtels, restaurants, night clubs de la côte, la fermeture exceptionnelle du Disneyland d’Orlando, ce sont des dizaines de milliers de salariés du secteur des Services et des Loisirs qui se sont retrouvés au chômage technique. Or, ce sont souvent des emplois mal payés, avec une forte composante pourboires… Donc la statistique de septembre est biaisée par la prise en compte des revenus de salariés en moyenne mieux payés que les serveurs et femmes de chambre.

Sans hausse du pouvoir d’achat, pas d’inflation… et pas de rentrées fiscales

Comme Trump s’efforce de réduire de 1 000 Md$ le montant des impôts des particuliers (suppression d’une taxe successorale, qui profiterait surtout aux plus riches) et aux entreprises, les Etats-Unis risquent de s’enfoncer dans la spirale des déficits.

Pour Wall Street, l’alibi du soutien à la croissance par la relance de l’investissement s’est traduit par 6 records absolus consécutifs du S&P500 (la série s’est arrêtée jeudi) puis 6 pour le Nasdaq.

Mais les entreprises US bénéficient déjà de trésoreries pléthoriques et cela fait des années qu’elles ne savent déjà plus quoi faire de ce cash excédentaire. Dès qu’elles en ont l’occasion, elles procèdent à des rachats massifs de titres (jusque 760 Mds$ en 2016, le tiers du PIB de la France !) ; pas à des investissements productifs. Wall Street sait d’expérience que toute baisse d’impôt se transforme en un QE à peine déguisé, pas en nouveaux emplois, encore moins en hausse des salaires.

Si l’économie américaine fonctionnait comme cela, depuis 1984, ça se saurait !

Après 33 ans de baisse du pouvoir d’achat des classes moyennes, malgré une succession de baisses de la fiscalité, il fallait vraiment un Forrest Trump ou un Donald Gump pour remettre cette fable sur le tapis.

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Philippe Béchade
Philippe Béchade
Rédacteur en Chef de la Bourse au quotidien

 

Philippe Béchade rédige depuis 15 ans des chroniques macro-économiques et boursières ainsi que de nombreux essais financiers.

Intervenant régulier sur BFM Business depuis mai 1995, il est arbitragiste de formation, analyse technique et fut en France l’un des tout premiers traders et formateur sur les marchés à terme. Rédacteur et analyste contrarien pour la Bourse au Quotidien, vous trouverez son fil de news en temps réel sur cette page ou sur Twitter

3 commentaires pour “« Le meilleur moment dans l’amour, c’est quand on monte l’escalier »”

  1. Si vos billets n’existaient pas, il faudrait les inventer ! Un bel humour.

  2. Pour se donner une idée de la vraie valorisation des entreprises, je vous propose d’interroger les gestionnaires des fonds d’investissement en Private Equity. Notre actionnaire majoritaire, un gros fonds anglais, dit VA=5*EBITDA.
    Reste à expliquer aux auditeurs pourquoi les gérants du soir répètent que WS est à PER 17, donc « que ça va ». Mais 17 quoi ?

  3. Concernant le cash des entreprises U.S. estimé à $2tn, il ne faut pas oublier qu’il est en partie bloqué dans des paradis offshore. Par ailleurs, Bloomberg a publié il y a peu un graphe sur l’endettement des entreprises…qui dépasserait les $4.5tn…le buy back est aussi financé par l’émission de dette.
    Article intéressant tjrs sur Bloomberg sur le nombre d’entreprises « zombie » (EBITDA négatif) maintenues à la surface de part le QE…

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