Les cochons ne volent pas encore… mais ils se sont déjà massés en bout de piste

Rédigé le 23 février 2015 par | Apprendre la Bourse, Autres indices, Cac 40, Toutes les analyses Imprimer

keep-calm-and-believe-in-flying-pigs-2L’expression flying pigs est empruntée à l’imagerie boursière britannique : il signifie qu’une bulle n’est pas loin d’exploser lorsque les gérants font s’envoler les dossiers les plus repoussants et les plus nauséabonds de la cote.

Mais cette interprétation n’est valable que durant les périodes où les banques centrales ne se mêlent pas  fixer à leur guise  la valorisation des actions et des émissions obligataires.

Dans ce cas – aujourd’hui, le nôtre  – ce ne sont plus les cochons qui volent mais les enclumes !

Un emprunteur est notoirement insolvable, une situation de défaut technique voit le jour…pas de problème : il y a le QE de la Banque Centrale.

Une entreprise ne parvient pas à dégager un surcroît de bénéfices, sa popularité auprès des investisseurs risque d’en souffrir… pas de problème, elle peut acheter du dividende à crédit, éponger la moitié des titres en circulation, c’est gratuit :  il y a le QE de la Banque Centrale.

Un conflit armé s’éternise aux portes de l’Europe, des groupuscules islamistes rêvent de renverser les monarchies du Golfe, l’Afrique subsaharienne menace de s’embraser… les opérations de sécurisation, de contre-subversion, de protection des régimes alliés coûtent des fortunes et il n’y a pas le premier centime en caisse… pas de problème, les opérations militaires peuvent être financées à crédit et ce sans limite : il y le QE de la Banque Centrale.

Les banques croulent sous les liquidités, elles ont le choix entre spéculer sur les marchés dérivés ou prêter avec des marges ridicules (Nestlé a emprunté cette semaine à taux négatif sur 10 ans ! ) à une économie réelle complètement divisée entre une minorité d’ultra-riches et une écrasante majorité de populations paupérisées (l’exemple du Japon est saisissant)… alors elles spéculent, prennent du levier, se ruent sur les actifs risqués.

Les bulles prolifèrent et menacent d’éclater : pas de problème, en cas de danger… il y a le QE de la Banque Centrale.

En réalité, cela fait bien 5 ans déjà que les cochons volent en escadrille ; depuis le temps on les a même équipés d’uniformes et de lunettes d’aviateurs ; à force de fendre l’air, leur groin est même devenu aérodynamique !

Sans les QE, rien de tout ce qui précède ne serait possible. À la vérité, les actifs sont maintenus en lévitation à des valeurs aussi excessivement qu’arbitrairement élevées, sur un tapis volant de fausse monnaie.

Dans de telles conditions, les gérants ne prennent pas plus de risques à amasser pour le rendement des titres dont les résultats et le chiffre d’affaire se dégradent (exemples typiques : Orange, Legrand, Icade…) que d’autres valeurs qui affichent au contraire « croissance et visibilité » mais n’offrent aucun rendement et dont les PER deviennent stratosphériques (équipementiers automobiles, matériaux de construction, entreprises exportatrices, en particulier celles du secteur du luxe).

L’alibi est double – privilégier le rendement et la qualité – avec comme justification le fait de se sentir parfaitement serein puisque tout le monde cherche ces mêmes profils, ce qui écarte tout risque de correction tant que ces chers QE permettent de payer toujours plus.

Et les titres en retard dans tout ça ? Il doit bien y avoir encore quelques pépites oubliées, des situations de recovery mal rétribuées ?

La réponse : oui et non.  Oui dans l’absolu… mais non, parce que les robots (les programmes de trading) n’en veulent pas, ou pire encore, parce qu’il s’agit de stratégies d’arbitrage long/short comme vendre Legrand pour acheter Schneider, vendre Bouygues pour acheter Iliad/Free (ce qui est périlleux, comme vous le montre Gilles Leclerc)

Et, dans ce contexte de chasse aux valeurs à fort potentiel de redressement, qu’advient-il des banques ? Elles sous performent largement le CAC40 – malgré les QE – ; elles ne sont pas ramassées malgré les kilotonnes de plus-values obligataires qui (toujours grâce aux QE) tombent tout cuit dans leur escarcelle ; elles ne capitalisent pas non plus sur les marges qu’elles se ménagent en empruntant à zéro pour re-prêter aux plus pauvres à 12% — … grâce au QE-.

Alors de quel mal étrange souffrent-elles ? D’aucun, à en croire les résultats trimestriels du Crédit Agricole où tout s’améliore, dans tous les domaines.

Mais la réalité, c’est que les banques sont les mieux placées pour connaitre la réalité de leurs ratios de solvabilité, du montant des créances douteuses en Chine où elles sont très impliquées, des difficultés des « petits emprunteurs » qui n’arrivent pas à boucler leurs fins de mois, des diverses procédures pour manipulations de cours, malversations, complicité de blanchiment de fraude fiscale, violation des embargos financiers sur les pays de la liste noire des États-Unis.

Et… contre la plupart de ces maux, les QE ne peuvent pas grand-chose… Enfin si : ils ont encouragé l’accroissement des leviers sur les produits monétaires en pleine guerre des devises, encouragé un surinvestissement sur les actifs à risque (actions, dettes émergentes, émissions high yield) mais, aussi et surtout, les banques financent le plus important montant d’achats de titres à crédit depuis l’an 2000… des titres dont la valorisation répond à tous critères caractérisant une bulle.

Il ne reste plus qu’à faire semblant que rien ne puisse mal tourner : elles n’y arrivaient pas jusqu’à présent… mais avec 60 Mds€ de plus par mois, elles vont peut-être se découvrir des talents de bonimenteurs et convaincre les gentils épargnants que les cours sont très « en retard », qu’il y a encore de merveilleuses réserves d’upside à exploiter.

Nos  cochons volants  sont précisément ces titres dont les grosses mains (ou les super- initiés) ne veulent pas… et les banques en faisaient partie jusqu’à la mi-janvier : il ne reste plus qu’à convaincre les naïfs – ceux qui croient qu’il suffit d’appuyer sur la touche « Achat » pour s’enrichir – que les banques ont des qualités aéronautiques comparables aux Rafales.

Mais, tout comme les rafales, ces valeurs ne sont que du vent !

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Philippe Béchade
Philippe Béchade
Rédacteur en Chef de la Bourse au quotidien

 

Philippe Béchade rédige depuis 15 ans des chroniques macro-économiques et boursières ainsi que de nombreux essais financiers.

Intervenant régulier sur BFM Business depuis mai 1995, il est arbitragiste de formation, analyse technique et fut en France l’un des tout premiers traders et formateur sur les marchés à terme. Rédacteur et analyste contrarien pour la Bourse au Quotidien, vous trouverez son fil de news en temps réel sur cette page ou sur Twitter

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