Le communiqué de la FED, de miel et de T.N.T. !

Rédigé le 19 mars 2015 par | Matières Premières, Toutes les analyses Imprimer

La journée des « 4 sorcières » est pour ce vendredi… Alors à 48H de recevoir sa récompense pour ses efforts du 1er trimestre, croyez-vous que Janet Yellen aurait pris le risque de commettre le moindre impair susceptible de contrarier la bonne humeur des marchés ?

Fidèle à une tradition instaurée par Allan Greenspan après le krach des dots com, le comité de direction de la FED s’est employé à concocter un amour de communiqué final, sans la moindre âpreté ni faute de goût… qui s’est étalé comme une crème bienfaisante sur l’épiderme de Wall Street, bruni au soleil du QE orchestré par Ben Bernanke et dont la BCE s’est employée à prolonger les effets estivaux.

Bien entendu, le « miel » que j’évoque a provoqué certaines réactions chimiques assez singulières, voire explosives : si le Dow Jones a repris 200 points en 5 secondes à partir de 19h00s et 0,01 seconde, c’est parce que des programmes informatiques d’analyse lexicale et sémantique ont disséqué et interprété le document (diffusé instantanément) dans son intégralité en quelques fractions de secondes.

Une réponse des marchés aussi rapide qu’excessive

Le Dow Jones a explosé à la hausse de +2% en quelques minutes et, au final, il s’est envolé de +1,27% à 18.076Pts, le S&P500 de +1,24%… et le VIX, qui lui est associé, s’est détendu symétriquement de 11% à 13,95. Voici l’indice de la peur de retour sous les 14, c’est à dire en zone de confiance très élevée dans un avenir radieux. Mais ce qui nous préoccupe est plus immédiat : terminer le premier trimestre le plus haut possible à Wall Street et sur un feu d’artifice de records historiques et absolus à Paris, Francfort ou Londres.

euro stoxx

Pour en revenir aux subtilités sémantiques qui éclipsent désormais toute réflexion pertinente sur la conjoncture qui préoccupe le commun des mortels, le terme « patience », présent dans les précédents communiqués et les fameux « livres beige » de la FED, a disparu, comme prévu. Mais, dans les microsecondes qui ont suivi ce constat, les logiciels ont immédiatement identifié les éléments techniques et conjoncturels tempérant la crainte d’un resserrement trop brutal de la politique monétaire au cours des 9 prochains mois.

Le communiqué final contient donc tous les éléments susceptibles de rassurer Wall Street (et amadouer ses super-ordinateurs) : le diagnostic des économistes de la FED tend vers une réduction des objectifs d’inflation, il identifie un risque de ralentissement de la croissance au 1er trimestre, précisant qu’elle progressera ensuite à un rythme modéré et non « robuste » au 2nd semestre.

Par ailleurs, Janet Yellen a assuré les journalistes qui l’ont questionnée lors de la conférence de presse qui a suivi (vers 19h30), qu’aucune date pour normaliser la politique monétaire n’était encore arrêtée : ce ne sera pas fin avril, ce pourrait être mi-juin… ou pas. Elle a officialisé la formule tant espérée et qui était sur toutes les lèvres des « experts de la FED » depuis 48H : « retirer le terme patience ne signifie pas… se montrer impatiente ».

Les objectifs de taux d’intérêt à fin 2015 sont également passés de 0,75% à 0,65% (moyenne des anticipations des membres de la FED) contre plus de 1% en début d’année, quand le PIB américain progressait encore à un rythme estimé à plus de 3%.

C’est, à l’évidence, exactement ce que Wall Street voulait entendre à 48H de la journée cruciale des « 4 sorcières », au point que nous avons de nouveau le sentiment que la moindre parcelle du texte lu par Janet Yellen a été dictée par les « sherpas » du marché pour complaire aux investisseurs.

La très courte mémoire de madame Yellen

À aucun moment la patronne de la FED n’a évoqué l’étonnante fragilité de la reprise compte tenu des kilotonnes de liquidités déversées depuis 2009 : la moindre chute de neige, le moindre banc de brouillard semble perturber la vitesse de croisière de l’économie américaine.
Janet Yellen ne s’émeut pas davantage du niveau de volatilité du dollar qui a atteint +26% par rapport à un panier de devises internationales de premier plan sur les 12 derniers mois : elle concède juste que la vigueur du billet vert pourrait freiner la reprise… et c’est justement ce que le communiqué entérine.

Et le dollar a connu une spectaculaire décrue mercredi soir (-2% à 1,0860 et même jusqu’à -3% à 1,1020, un écart intraday sans précédent depuis le début de la crise grecque… et un cauchemar pour les  – très nombreux – vendeurs d’euros.

euro stoxx

La secousse a été rude car personne n’avait anticipé un tel décalage de cours en l’espace d’une heure, même après un trou d’air de -5% depuis une semaine : ce genre de fantaisie démontre l’existence de leviers colossaux sur le FOREX et témoigne du caractère extraordinairement moutonnier des opérateurs.

Cette baisse du billet vert a entrainé un rebond symétrique du pétrole : là encore, il y a du levier à perte de vue et d’énormes excès spéculatifs. Le baril a bondi de +6% à 45 $ en clôture sur le NYMEX, après avoir inscrit un cours plancher de 42,05 $, le plus bas observé depuis le 11 mars 2009.

Quand des masses de capitaux aussi considérables sont arbitrées en quelques minutes sur la base d’éléments « cousus de fil blanc » – mais les experts autoproclamés essaient de nous convaincre d’un effet de surprise suscité par un communiqué plus accommodant que prévu – c’est que le moindre battement d’aile de papillon (ou de cils de Janet Yellen) peut provoquer un cyclone de catégorie 5 sur le Vanuatu.

Ou frappera le prochain cyclone financier, sur la base de quelle pseudo-surprise ?

De l’alignement des planètes à celui des sommets indiciels

Et que se passerait-il s’il y avait véritablement de l’inattendu ? Ou s’il se produisait le surgissement d’un cygne un peu plus gris (tout dépend de la nuance) que ses congénères… sans parler d’un cygne noir ?

Que deviendrait alors le fameux « alignement des planètes » dont tous les optimistes stratèges nous ont vanté les présupposés mérites depuis près d’un an ?

A vrai dire, à cet alignement des planètes, on devrait plutôt substituer celui parfait des sommets indiciels historiques (triple-top sur le FT-100, sur l’Eurostoxx600 et double-top sur le Nasdaq) et se préoccuper du niveau de surchauffe absolument kolossal du DAX30.

La seule certitude que nous pouvons désormais avoir, c’est que ce mois de mars va marquer à coup sûr un tournant historique pour les marchés et pour l’écrasante majorité de gérants transformés en allocataires d’actifs sous hypnose monétaire.

Ainsi, nous assisterons soit à une fuite en avant haussière d’une ampleur jamais observée en 120 ans (en fait, nous y sommes déjà puisque jamais les cours n’ont été à ce point déconnectés des réels taux de progression du profit des entreprises et de la solvabilité des émetteurs de dettes), soit à l’éclatement d’une bulle de type « Matrix » emportant dans le néant tous les actifs financiers numérisés (actions, obligations, liquidités sur nos comptes bancaires) à la vitesse de la lumière : celle des super-ordinateurs et algorithmes que nous avons vus à l’oeuvre à 19H00 et 0,01 seconde ce mercredi.

Face à cette seconde alternative et jusqu’à ce vendredi des « 4 sorcières », la solution privilégiée par les marchés est la fuite en avant vers de nouveaux records.
Quelle sera la physionomie des marchés lundi matin en cas de « grexit » ou de « grexcident » ? Je vous laisse l’imaginer et prendre les mesures de couverture en conséquence.

Philippe Béchade
Philippe Béchade
Rédacteur en Chef de la Bourse au quotidien

 

Philippe Béchade rédige depuis 15 ans des chroniques macro-économiques et boursières ainsi que de nombreux essais financiers.

Intervenant régulier sur BFM Business depuis mai 1995, il est arbitragiste de formation, analyse technique et fut en France l’un des tout premiers traders et formateur sur les marchés à terme. Rédacteur et analyste contrarien pour la Bourse au Quotidien, vous trouverez son fil de news en temps réel sur cette page ou sur Twitter

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