Le bad trip des marchés

Rédigé le 15 octobre 2014 par | Indices, sociétés et marchés Imprimer

Halloween, c’est dans 2 semaines : les cultivateurs de citrouilles et de potirons sont au taquet, des norias de camions ont été réservées pour livrer des kilotonnes de cucurbitacées vers les méga-centres commerciaux, les hypermarchés, les supermarchés, les supérettes de quartier.

Chaque famille américaine va pouvoir acheter sa citrouille, en faire un masque grimaçant et confectionner une soupe ou une entrée chaude « bien de saison ».

Bienvenue dans notre monde réel, bien terre-à-terre et bien cyclique, avec ses concours de la plus grosse citrouille… et de la plus grande marmite de soupe de potiron de la contrée.

Avec les banques centrales, Halloween, c’est 365 jours par an. Elles gonflent des millions de ballons oranges sérigraphiés pour ressembler à des citrouilles ou des potirons… mais interdiction de s’en approcher pour le commun des mortels, et pas question de vérifier la qualité du produit. Vue de loin, l’illusion est parfaite ; la récolte promet d’être monumentale (fions-nous aux statistiques officielles)… et le cours de la citrouille s’effondre (alors que la liquidité est surabondante, l’inflation et les taux d’intérêts chutent vers zéro).

Avec un prix marché voisin de zéro vue l’énormité des stocks théoriquement disponibles, les méga-centres commerciaux, les hypermarchés, les supermarchés, les supérettes de quartier ne passent plus commande. Celui qui achètera le dernier obtiendra le meilleur prix et fera coup double puisque sa trésorerie aura pu être optimisée en attendant, ce qui donne du boulot au secteur financier.

Parallèlement, les petits comme les gros producteurs de légumineuses font faillite les uns après les autres au gré de l’épuisement de leurs réserves de trésorerie.

Mais le secteur financier s’en moque, les mauvaises créances seront renflouées comme d’habitude par les Etats – comprendre : les contribuables.

Alors que les banques centrales ont bien fait leur travail de faussaires, il reste quelques vraies citrouilles dans les champs mais il n’y a plus personne pour les récolter et donc plus besoin d’aucun camion pour les acheminer.

Or, si les camions ne roulent plus (s’il n’y a plus d’activité dans l’économie réelle), pourquoi le pétrole monterait-il ? Et bien, il chute naturellement. L’or noir a perdu 17% depuis juin alors que le dollar n’a progressé que de +7% face à un panier constitué des 10 principales devises de la planète.

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Les producteurs de pétrole voient donc leurs recettes et leur pouvoir d’achat se contracter – il s’agit surtout de leur pouvoir d’acheter des T-Bonds américains car les pétrodollars ont vocation à être recyclés sous forme de créances au profit de l’Oncle Sam en l’échange de sa protection.

Mais, dites-mois… Si la Fed cesse d’acquérir des T-Bonds et autre MBS fin octobre et que les monarchies du Golfe recyclent moins de pétrodollars, qui va refinancer l’Amérique, endettée en réalité à 280% en faisant le total des déficits publics et de l’endettement privé ?

Au fait… saviez-vous que des centaines de milliers d’Américains atteignent maintenant l’âge de la retraite sans avoir fini de rembourser leur prêt étudiant ? Saviez-vous que, contrairement aux dettes hypothécaires, il est impossible de les voir effacées en cas de faillite personnelle ? Car le prêteur en dernier ressort n’est pas la banque commerciale qui a avancé l’argent mais bien l’Etat américain pour qui la dette ne saurait être éteinte.

L’emprunteur est en effet soumis au même traitement que le redevable d’une ardoise fiscal : l’Etat dispose de tout moyen de recouvrer sa créance, telle que saisie des salaires et des pensions de retraite… et ce jusqu’au décès du justiciable.

Je referme la parenthèse pour en revenir aux citrouilles et aux T-Bonds américains. Tant que la saison d’Halloween n’est pas avancée, nul ne se soucie de savoir si les citrouilles figurant au bilan des banques centrales sont bien réelles ou de simples ballons de baudruche.

Les consommateurs, encouragés d’une seule voix par les médias, ont foi dans l’exactitude des tonnages communiqués par la Fed.

En ce qui concerne les T-Bonds US, si les pétromonarchies se montrent temporairement moins empressées à empiler de nouvelles créances sur l’Oncle Sam, une petite vague d’aversion au risque sur les actions suffira à alimenter un flux acheteur de dette souveraine, perçue comme le dernier havre de sécurité en ce bas monde.

Pour le petit monde de la finance, la meilleure affaire des dernières années, c’était de se mettre short sur la citrouille (l’économie réelle et la volatilité du marché) et, depuis quelques mois, sur le pétrole (depuis que les producteurs de citrouilles ont décommandé les camions censés dispatcher leurs récoltes).

Mais lorsqu’une citrouille-baudruche explosera là ou il y a une bulle obligataire… les marchés ne voudront pas y croire dans un premier temps… Mais les initiés, eux, vendront sans état d’âme tout ce qui présente financièrement un caractère virtuel. Et le plus rageant, c’est qu’au moment d’aller acheter une citrouille, les consommateurs n’en trouveront aucune sur les étals, même à prix d’or ! La seule solution consistera à aller en chercher une soi-même, chez un producteur qui n’aurait pas détruit sa récolte pour passer à la plantation du cannabis (une nouvelle industrie agricole en plein boom dans le Colorado et en Californie où sa culture a été légalisée et d’autres Etats s’apprêtent à leur emboîter le pas).

En attendant, avec ou sans citrouille, cela commence à ressembler à Halloween avant l’heure sur les marchés : la Bourse de Dubaï a dévissé de -6,5% dimanche, Abu Dhabi de -3,5%).

Quelques initiés pressentent-ils que le pot aux roses (ou le pot-iron) ne va pas tarder à être découvert et commencent à se délester de tout ce qui repose sur du vent ?

La dégringolade des indices US au cours de la dernière heure lundi (-1,5% en moyenne) a été si brutale que les commentateurs se demandent si les vendeurs n’ont pas fumé la moquette. Un VIX qui voit sa volatilité doubler en moins de 15 séances et passer de 12 à 24, cela commence à ressembler à un mauvais trip…

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Philippe Béchade
Philippe Béchade
Rédacteur en Chef de la Bourse au quotidien

 

Philippe Béchade rédige depuis 15 ans des chroniques macro-économiques et boursières ainsi que de nombreux essais financiers.

Intervenant régulier sur BFM Business depuis mai 1995, il est arbitragiste de formation, analyse technique et fut en France l’un des tout premiers traders et formateur sur les marchés à terme. Rédacteur et analyste contrarien pour la Bourse au Quotidien, vous trouverez son fil de news en temps réel sur cette page ou sur Twitter

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