La fin de la Guerre des devises ?

Rédigé le 24 mars 2016 par | Analyses indices, Autres indices, Cac 40, Indices, sociétés et marchés, Toutes les analyses Imprimer

Les places boursières vous souhaitent de joyeuses Pâques ! Pour bien vous accoutumer à ne rien faire pendant 4 jours, les marchés vous offrent un galop d’essai où il ne se passe strictement rien sur le plan indiciel.

Vous avez davantage de chances de trouver votre bonheur en partant à la chasse aux œufs dans le jardin des Tuileries ou sur les hauteurs de Montmartre que de détecter la moindre tendance sur les marchés cette semaine.

Le CAC40 semble coincer

Certes, les indices boursiers ont l’air de plafonner, mais veulent-ils pour autant amorcer une consolidation ? Comme l’explique Mathieu, depuis plusieurs séances, le CAC 40 est coincé dans un range étroit :

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Une trentaine de morts et plus de 200 blessés à Bruxelles ne sont même pas parvenus à faire douter les opérateurs d’un avenir boursier radieux.

La chute du pétrole : quel effet sur les marchés ?

Rien ne semble pouvoir faire trébucher les actions et même pas la chute du pétrole (WTI) qui a décroché de 1$ mercredi vers 15h30, avant d’aggraver ses pertes à -3% une heure plus tard. Il faut dire que le gonflement de 9,4 M de barils des stocks de brut a de quoi donner le vertige, d’autant que les experts anticipaient +2,7 M barils.

Et pendant que le WTI amplifiait ses pertes sous les 40$, le CAC 40 et l’Euro Stoxx 50 ne tardaient pas à réduire de moitié les leurs.

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La chute de l’or noir débouche symétriquement sur une appréciation du dollar qui remontait vers 1,116 face à l’euro. D’où la rechute de l’or, de 1,250$ vers 1,225$ (soit environ -2%). Nous voici confrontés à un nouveau paradoxe : celui d’une moindre aversion au risque des investisseurs après les attentats de Bruxelles.

L’explication est d’abord mécaniste : la fermeté du billet vert nuit au métal précieux. C’est une relation symétrique constante, mais avec des degrés de volatilité variables.

Et cette fois, la relation inverse s’avère assez brutale… et contre-intuitive lorsque les journaux TV délivrent pendant des heures des images de chaos.

Il semblerait que le grand œuvre de ce mois de mars soit l’écrasement de la volatilité et le laminage de tous les instruments de couverture (notamment le baromètre du stress VIX, les puts et turbo-puts sur indices), comme si aucun risque de marché ne devait plus se matérialiser après l’intervention déterminée des Banques centrales.

Elles ont anesthésié les opérateurs avec de gros shoots de liquidités ou des séances d’hypnose sur le thème des taux qui remonteront si lentement que personne ne s’en apercevrait.

Parmi les éléments ayant contribué à restaurer la sérénité, un consensus se dessine en faveur de l’arrêt de la Guerre des devises. Un armistice aurait même été signé secrètement entre les grandes Banques centrales lors du G20 en mars. La Banque populaire de Chine (PBOC) se serait engagée à ne pas dévaluer le yuan.

C’est en tous cas de cette façon que j’interprète la récente consolidation du dollar. Sans un tel accord, le billet vert aurait pu reprendre son ascension vers la parité avec l’euro.

Mais une autre explication mérite d’être considérée. La PBOC n’a effectivement plus de raisons de dévaluer le yuan si le dollar recule contre les autres devises. Tout le monde sait bien que le yuan est arrimé au billet vert et si ce dernier se dévalue, le Renmimbi en fait autant face à l’euro, au yen, à la livre sterling, etc.

Comme l’a expliqué Jim Rickards dans une note de son service Alerte Guerre des Devises, hier :

« Les Banques centrales et ministres des Finances des pays membres du G20 ont concédé que la Chine avait besoin d’aide. Il s’agit de la deuxième économie mondiale, elle chutait rapidement et l’on courait le risque qu’elle entraîne le reste du monde dans cette chute.

La Chine ne pouvait dévaluer encore (à court terme) car c’était trop déstabilisant pour les marchés. La solution, c’était de déprécier le yuan par rapport à certaines autres devises… en renforçant ces dernières. Autrement dit, si le yen et l’euro se renforçaient, cela reviendrait à déprécier le yuan mais sans produire le choc enregistré lors de la dévaluation du yuan. 

Le Japon et l’Europe ne souhaitaient pas relever leurs taux. A la place, ils ont relevé les attentes. Les marchés pensaient que le « bazooka » de Draghi serait plus conséquent qu’il ne l’a été. Les marchés pensaient que Kuroda (banque centrale du Japon) procèderait à un assouplissement plus violent. En fait, Draghi (le 10 mars 2016) a fait le strict minimum et a déclaré que « c’était bon ». Kuroda (le 15 mars 2016), quant à lui, n’a rien fait. Ces deux décisions ont produit un effet de resserrement par rapport aux attentes et, par conséquent, l’euro et le yen se sont renforcés. Le yuan a baissé relativement à ces derniers, sans que la Chine ne le dévalue de façon explicite. Mission accomplie !

La Fed a opté pour une stratégie différente. Les marchés surveillent énormément le cours croisé CNY/USD (yuan/US$) : c’est celui que manipule le gouvernement chinois. Le cours CNY/USD et CNY/JPY (yuan/yen) suivent leur trajectoire par rapport aux cours EUR/USD et JPY/USD.

Alors, en fait, les États-Unis ont déprécié le dollar (là encore, sans rien faire et en indiquant que le resserrement serait plus lent, ils se sont montrés plus accommodants par rapport aux attentes, ce qui revient à procéder à un type d’assouplissement).

L’Europe et le Japon ayant procédé à un resserrement et les États-Unis à un assouplissement, personne ne s’est aperçu que le yuan se dépréciait car le cours CNY/USD n’a pas bougé. Bien joué ! Pour la Chine, l’Europe est un partenaire commercial plus important que les États-Unis. Le cours CNY/EUR est donc plus important du point de vue économique pour la Chine. Bref, nous avons assisté à une dévaluation coordonnée du yuan passée un peu inaperçue car le cours CNY/USD n’a pas bougé. 

Voilà ce qu’il s’est produit, donc. La prochaine réunion secrète aura lieu du 15 au 17 avril 2016 lors des Réunions de Printemps du FMI, à Washington (j’y serai !). Les réunions du FMI fournissent également l’occasion aux pays du G20 de se rencontrer en coulisses (et c’est bien ce qu’ils font).

Je pense que le Top 4 (le Japon, les États-Unis, la Zone euro et la Chine) va laisser les taux de change stables pour l’instant, puis analyser, lors de cette réunion d’avril, le travail qu’il vient d’accomplir. Ces pays souhaitent appliquer cette stratégie encore une fois, simplement pour fournir plus d’oxygène à la Chine.

Il faudra surveiller les « indicateurs & alertes » préalables à cette réunion comme nous le faisons dans Alerte Guerre des devises. Nous avons d’ailleurs joué un impact négatif de cette guerre monétaire sur le Japon). Dans tous les cas, je m’attends à ce que l’euro et le yen se renforcent dans le courant de l’année. »

Mais le Top 4 laisse les taux de change un peu tranquilles et que la course à la dévaluation compétitive s’interrompt, c’est peut-être parce qu’elle a complètement échoué à relancer l’inflation. En fait, elle s’est même avérée déflationniste puisque les concurrents asiatiques de la Chine ont dévalué leurs monnaies encore plus vite… Sans parler de l’effondrement de certaines devise sud-américaines ! (lire la suite plus bas).

Cette valeur est en train de dessiner notre ville et notre société de demain. En deux mots, elle est en train de changer le monde !

Voici comment…

Alors si la Guerre des devises est de l’histoire ancienne, quel avantage allons-nous, citoyens-épargnants européens, en tirer à court ou moyen terme ?

Le repli du dollar va impacter les résultats des entreprises réalisés hors Zone euro à cause d’un effet de base négatif. Le renforcement de notre devise est de surcroît déflationniste. Nous sommes bloqués pour longtemps (au moins 2 à 3 ans en Europe) dans un système de taux zéro ou négatifs qui n’a plus comme excuse de peser à la baisse sur l’euro.

La tentative de destruction de la dette par l’inflation a échoué. Des bulles d’actifs ont été gonflées tandis que l’épargne retraite investie en bons du Trésor a été laminée.

L’addiction à la dette des gouvernements a été encouragée par des taux négatifs (la France est payée pour emprunter sur des maturités allant jusqu’à 5 ans) et le risque de défaut des émetteurs n’est plus rémunéré.

Tout le système financier marche sur la tête et les Banques centrales s’opposent à ce que le marché découvre librement la valeur des actifs.

Jusqu’à présent, tous les permabulls chantaient les louanges des Banques centrales qui canalisaient les liquidités vers les actions, donc le financement des entreprises. Ils restaient obstinément sourds et aveugles à la multiplication des preuves que ces financements servaient majoritairement au rachat de leurs propres titres ou à des opérations de croissance externe défensives (économie d’échelle).

Et voici où nous voulons en venir : à cette évidence qui passe sous silence depuis le début de l’automne dernier ! Que sont devenues les introductions en Bourse ?

Elles ont littéralement disparu des radars, le tableau des IPO à venir est aussi désert que celui des arrivées de train un jour de grève générale !

La BCE rajoute 20 Mds€ par mois à son QE et cette liquidité ne va nulle part et n’inspire aucun nouveau projet.

Les volumes d’échanges quotidiens se sont même effondrés en Europe depuis que la BCE a augmenté ses achats mensuels de +30% le 10 mars dernier.

Si les initiés ne savent plus quoi faire des liquidités, c’est qu’ils présument que l’argent placé en Bourse risque de se dévaluer. Nous ne savons pas encore exactement pourquoi, mais nous pressentons que cela a quelque chose à voir avec le ralentissement (qui tend vers un arrêt complet) du taux de rotation des liquidités.

Et sans liquidité, les marchés deviennent un piège ! Il est donc impossible de s’évader. Ses mâchoires se sont refermées avec le no limit de la BCE.

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Philippe Béchade
Philippe Béchade
Rédacteur en Chef de la Bourse au quotidien

 

Philippe Béchade rédige depuis 15 ans des chroniques macro-économiques et boursières ainsi que de nombreux essais financiers.

Intervenant régulier sur BFM Business depuis mai 1995, il est arbitragiste de formation, analyse technique et fut en France l’un des tout premiers traders et formateur sur les marchés à terme. Rédacteur et analyste contrarien pour la Bourse au Quotidien, vous trouverez son fil de news en temps réel sur cette page ou sur Twitter

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