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Il ne faut que 6932 ans pour doubler son capital avec des emprunts japonais

Rédigé le 15 juillet 2016 par | Analyses indices, Autres indices, Indices, sociétés et marchés, Toutes les analyses Imprimer

Un grand merci à Michael Hartnett et Brian Leung, stratèges chez Bank of America Merrill Lynch qui nous délivrent quelques chiffres en apparence distrayants, mais tellement révélateurs de l’absurdité d’un monde qui a basculé dans l’ère des taux d’intérêt négatifs.

Le premier chiffre vous est connu (nous opérons un pointage quasi quotidien) : on recense depuis vendredi dernier (sur la base des rendements constatés en Europe à 17h30, une cascade de records historiques étant battus à la clôture) l’équivalent 13 000 Mds$ de dettes qui coûtent de l’argent aux créanciers (regardez ma séance vidéo de mercredi au sujet de cette pluie de records).

Cela représente 30% de l’encours planétaire… Mais retirez les T-Bonds américains et les 30 000 milliards de dettes chinoises (public + parapublic + « shadow banking » + privé) et vous vous retrouvez avec pratiquement 50% de l’encours restant en taux négatifs (Japon + eurozone + pays scandinaves + Suisse).

Comme le soulignent à juste titre Michael Hartnett et Brian Leung, c’est l’emprunt « à 3 ans » helvétique qui détient la palme du taux le plus négatif avec -1,13% (les échéances plus courte affichant toutes -1% et jusqu’à -1,18% sur le « 1 semaine »).

Quittons le coffre-fort helvétique et envolons-nous pour les USA : il faut 107 ans pour doubler son capital en investissant sur un bon du Trésor américain à un an (0,45%), il faut 1 387 ans sur un compte allemand à un an et 6 932 ans sur un compte japonais.

Comment en est-on arrivé là ?

Depuis septembre 2008, l’ensemble des banques centrales du G20 ont réduit 659 fois leurs taux directeurs tandis qu’elles commençaient à inflater démesurément la taille de leur bilan (l’encours des instruments qu’elles détiennent dans leurs livres), lequel s’élève désormais à 24 600 Mds$ (soit l’équivalent de 133% du PIB américain, 2,5 fois celui de la Chine, ou encore 10 fois le PIB de la France).

Pour mémoire, ce bilan était inférieur à 4 500 Mds$ en 2007 et il a été multiplié par plus de cinq… sans que l’inflation n’ait refait parler d’elle.

Les banques centrales ont farci leur bilan de dettes irrécouvrables, mais cela ne suffit pas. Le système bancaire italien ploie sous une masse de 360 Mds€ de créances « non compétitives » (joyeux euphémisme).

Les banques italiennes perdent collectivement 50% depuis le 1er janvier, la BMPS s’effondre de -75% en 6 mois et une semaine… et de -99% en 3 ans.

Angoissante situation : les responsables politiques se sentent dans l’obligation de venir faire sortir des sons de leur bouche face camera.

Comme il y a le feu au secteur bancaire italien depuis le Brexit, il fallait bien que quelqu’un actionne la pompe à brouillard, et c’est Pier Carlo Padoan, le ministre de l’Economie, qui s’y est collé vendredi matin.

Et le marché a fait semblant de trouver encourageant une déclaration du plus pur style wishfull thinking, sans la divulgation du moindre détail technique !

En substance cela donne : « notre gouvernement examine des mesures préventives (alors que nous sommes dans l’urgence la plus absolue et que l’incendie fait rage depuis 8 ans, NDLR !) permettant de gérer la crise qui affecte les valeurs bancaires, tout en respectant les règles de l’Union européenne ».

Monsieur Padoan évoque « les nouvelles règles de renflouement interne des banques qui offrent une « flexibilité », laquelle doit être exploitée, notamment en cas de manifestation du risque systémique ».

Quèsaco ?

Je vous traduis en clair ce sabir technocratique : créanciers des banques qui sont aujourd’hui au plus mal (les déposants sont des créanciers de second rang), vous risquez d’être rincés et essorés si l’Allemagne s’oppose à une recapitalisation déguisée des banques régionales italiennes !

La fameuse « flexibilité », c’est la faculté de rayer de la carte les créances sur un établissement en difficulté, et si cela ne suffit pas, de mettre la main sur les dépôts des épargnants de ladite banque, en l’échange d’actions sans valeur.

Quand les Etats pouvaient voler sans restrictions au secours des banques, c’étaient tous les contribuables qui participaient à l’effort de renflouement, mais uniquement en tant que garants des lignes de crédit accordées pour la circonstance (car la fameuse « garantie de l’Etat », ce sont vos impôts).

Aujourd’hui, les Etats sont seulement autorisées à apporter leur garantie aux lignes de crédit permettant de créer une structure de « defeasance » (ou « bad bank ») qui a ensuite pour mission d’essayer de revendre au mieux des dettes pourries à des « fonds vautours »… puis de constater le montant de l’ardoise par rapport à la valeur initiale.

Et il n’est plus question de présenter cette ardoise au contribuable (comme pour le Crédit Lyonnais en son temps, puis Lehman Brothers, AIG et tant d’autres aux USA, puis les banques irlandaises en 2010).

Désormais, si vous avez mis vos économies dans la mauvaise banque, ce sera « pour vos pieds » en cas de faillite.

Imaginez le « bank run » qui se prépare dans 80% des banques italiennes jugées « fragiles » si les déposants et les créanciers de BMPS (en fait, les mêmes déposants qui auraient souscrit des SICAV obligataires de la banque et contenant un bon paquet de dette de cette même banque) se font rincer, en stricte application des nouvelles règles de « l’union bancaire » !

Alors l’Etat italien fait semblant de pouvoir recapitaliser ses banques à hauteur de 40 Mds€ et le marché fait semblant d’y croire, jusqu’à ce que l’Allemagne y oppose son veto et que l’on reparte à zéro.

Tout ce risque est désormais rémunéré négativement en Italie jusqu’à 4 ans de maturité, et 1,18% sur 10 ans.

Certains rêvent déjà de voir le « 10 ans » italien sous les 1% alors le système bancaire est dans l’impasse : le salut pourrait venir du Japon où de l’inédit et « du lourd » serait dans les tuyaux.

Il n’est de problème de dette qui ne puisse se résoudre par toujours plus de dette… jusqu’au Grand Reset.

Grâce aux spéculations sur la prochaine folie de la BoJ, le S&P 500 vient de battre un nouveau record : attention au piège… les autres indices américains sont au mieux en train de matérialiser un triple sommet historique.

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Philippe Béchade
Philippe Béchade
Rédacteur en Chef de la Bourse au quotidien

 

Philippe Béchade rédige depuis 15 ans des chroniques macro-économiques et boursières ainsi que de nombreux essais financiers.

Intervenant régulier sur BFM Business depuis mai 1995, il est arbitragiste de formation, analyse technique et fut en France l’un des tout premiers traders et formateur sur les marchés à terme. Rédacteur et analyste contrarien pour la Bourse au Quotidien, vous trouverez son fil de news en temps réel sur cette page ou sur Twitter

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