Guerre des devises : reprise des combats…

Rédigé le 4 février 2015 par | Apprendre la Bourse, Autres indices, Matières Premières Imprimer

Lors de mon dernier article, j’évoquais la panique semée sur le marché des changes par les banques centrales. Ce n’est pas que je veuille en faire mon sujet favori, mais là, quand même … elles le méritent bien avec tous leurs efforts !

Avant de revenir sur cette guerre des monnaies, il me semble nécessaire de commencer par un petit point pédagogique : car quand on parle de taux, de rendements, de taux négatifs,  de QE, d’OMT… de quoi parle-t-on en réalité ?

Qu’est-ce qu’un taux directeur et pourquoi le baisser pour relancer l’économie ?

Ah… et bien oui. Je me rends compte qu’à force d’utiliser des termes un peu techniques, voire même parfois raccourcis, on peut oublier de faire notre job pédagogique. Alors pour ceux qui pensent qu’il n’y a qu’un seul taux directeur — ou qui ne voient pas en quoi la baisse de ce taux va les aider dans leur vie de tous les jours (je vous rassure, il ne vous aidera de toute façon pas)… Je leur dédie ces quelques lignes !

Il existe en réalité trois taux directeurs différents :

Le taux de refinancement : Ce taux est celui auquel les banques empruntent l’argent à la banque centrale. C’est, par défaut, celui dont on parle le plus communément car le plus efficace pour lutter contre l’inflation/déflation. Plus ce taux est bas, plus les banques peuvent emprunter facilement à la banque centrale et peuvent donc « théoriquement » prêter facilement à un taux bas aux entreprises et particuliers tout en conservant leur marge (théoriquement, ai-je dit).

Le taux de rémunération des dépôts est, comme son nom l’indique le taux auquel vont être rémunérées les « réserves obligatoires » des banques auprès de la banque centrale. Et comme nos chers banquiers ne se faisaient plus trop confiance entre eux pour leurs échanges interbancaires, ils avaient tendance à privilégier les dépôts auprès de la BCE, moins rémunérateurs mais plus sécurisés. C’est ainsi qu’on a eu des dépôts overnights qui sont passés, en temps normal de 100/200 millions d’euros en temps normal à… plus de 100 Mds€ en 2011… à 474 Mds€ en janvier 2012 et pour culminer à 827 Mds€ le 5 mars 2012 (voir l’article de Mory Doré à l’époque). L’effet immédiat est un blocage du circuit bancaire avec une difficulté de financement des établissements fragiles et plus globalement du circuit économique.

Le taux d’escompte ou taux du prêt marginal (selon le pays) est le taux appliqué aux prêts à court-terme accordés en échange de garanties (titres de créances par exemple). L’originalité est que les intérêts sont déduits en début d’emprunt (Flux initial). Ce taux fonctionne comme le taux de refinancement : plus il est bas, plus les banques sont incitées à prêter facilement.

Et le QE là-dedans ?

Prenons, par exemple la FED.  Après avoir épuisé les recours dits « conventionnels » de baisse des taux pour stimuler l’économie (ce pour quoi elle est mandatée… à la différence de la BCE), elle a décidé d’employer des mesures dites « non-conventionnelles » : le fameux Quantitative Easing.

Alors concrètement, qu’est-ce que le Quantitative Easing ?

Simple : la banque centrale ajoute une ligne d’écriture dans son bilan et créer ainsi de la monnaie. Désolé de casser l’image de la planche à billet, mais concrètement la banque n’imprime plus rien  : à l’ère moderne, il suffit d’ajouter des lignes d’écriture mais l’idée reste la même.

Elle va utiliser cette monnaie pour acheter des créances d’États, les fameuses dettes souveraines. En achetant ces dettes sur le marché secondaire (le marché de l’occasion de la dette), elle augmente la demande, fais donc baisser les prix c’est-à-dire les intérêts de la dette, ou pour les investisseurs, son rendement.

Jusqu’ici tout le monde sera d’accord sur la relation de cause à effet. C’est dans la suite que ça se complique…

La théorie de base du QE est de penser qu’en achetant aux investisseurs et gérants institutionnels leurs obligations dont le rendement baisse, on va les pousser à chercher des investissements plus risqués pour retrouver de hauts rendements.

Concrètement, ils pourraient se tourner vers les créances d’entreprises, ce qui permettrait de financer les rouages de l’économie réelle. Ainsi le QE remplirait parfaitement son rôle…

Le cycle de cet assouplissement se termine quand la croissance assez robuste permet de retirer les injections faites dans les années précédentes.

Oui mais voilà… ça ne marche pas !

Les exemples d’assouplissement quantitatif ne plaident pas en faveur des récentes décisions de la BCE. Je ne vais pas ici entrer dans une bataille de chiffre mais plutôt voir les choses simplement.

Où considère-t-on que le QE a réussi ? Aux USA ou en Grande Bretagne où l’économie libérale est la règle, où toute la structure du pays est construite de façon à ce qu’un mécanisme comme le quantitative easing soit le plus efficient possible. Et j’irai même plus loin : ce genre de mesure est dans l’ADN de ces contrées libérales.

Attention, toutefois, le succès d’un quantitative Easing ne se mesure pas à la capacité de la relance de l’économie. La réussite d’un QE se mesure à l’état de l’économie lors de la stérilisation des injections, et c’est là toute la différence… Essayez de retirer les milliers de Mds$ de liquidités créées par la FED des rouages économiques, et je pense que l’on aura une idée du succès tout relatif de ces mesures d’assouplissement.

Bon, et là, c’était pour les meilleurs cas.

Du côté des échecs de QE…

… Vous avez évidemment le Japon, dont Philippe Béchade vous parle régulièrement, et son entêtement à nier la réalité.

Pour faire court, la structure de ce pays n’est pas en phase avec sa politique ce qui conduit encore plus vite à l’échec. Résultat : 30 ans de déflation, des milliards partis en fumée et pas d’améliorations car pas de réforme profonde …

En Europe, l’enjeu est majeur. Pour qu’un effet (même minime !) du QE se fasse sentir, il faudrait que la structure européenne s’allège, s’optimise et avance à une vitesse encore inégalée auparavant…

Ainsi, si le QE peut être envisagé pour donner un coup de fouet à l’économie, on ne doit pas le considérer comme une situation tenable à long terme car dans ce cas, le remède est pire que le mal.

Là où je voulais en venir, c’est qu’au-delà de ces mesures d’assouplissement, l’enjeu est ailleurs : il s’agit de remporter aussi des parts de marché, de gagner en compétitivité.

The currency war is back !

La guerre des changes est de retour !

D’ailleurs regardez cette infographie de  Michael McDonought  pour Bloomberg. C’est l’illustration de la fréquence d’utilisation des mots « currency war » dans des publications au fil des dernières années.

currency war

Fin 2010, début 2013… et si on recommençait ? Timing et fréquence parfaite ! Un des analystes américains de Agora a d’ailleurs écrit un dossier flippant sur le sujet.

Après la Suisse, la zone Euro, le Canada a baissé ses taux suite à l’effondrement du pétrole et a promis une nouvelle baisse si la situation ne se reprenait pas.

L’Australie, pays à taux élevé par excellence, est aussi rentrée dans la danse. Hier, la banque centrale australienne a ainsi baissé son principal taux directeur à 2.25 et certains attendent même 2% un niveau historique.

Il n’y a aucun doute, la course à la dévaluation est bien là et les pays ayant épuisé leurs cartouches pourrait connaître des lendemains qui déchantent.

Aux USA, alors que le dernier comité monétaire a maintenu ses dernières orientations, poussant les analystes à anticiper une hausse de taux en juin, des voix s’élèvent désormais contre un dollar trop fort.

En effet, de nombreuses grandes entreprises ont affiché de mauvais résultats dus aux effets de change. Il va être passionnant de voir jusqu’où Janet Yellen peut maintenir l’illusion du resserrement.

L’opportunité du moment …

Allez et pour finir sur une suggestion de trade, je me penche sur la paire USDJPY (Dollar US contre Yen japonais) qui pourrait à mon avis profiter d’un retour de l’aversion au risque et d’un repli sur les marchés.

trade du jour

La situation technique nous offre une divergence qui me pousse à vendre la paire sous 116.85 avec un stop à 119.80 pour viser un retour sur 114, puis 110 yens .

Mais surtout restez prudents !

Bonne semaine à tous !

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Jérôme Reviller
Jérôme Reviller

Passionné de finance et autodidacte, Jérôme Revillier dirige aujourd’hui une société de gestion spécialisée sur le marché des changes. Il collabore avec des investisseurs particuliers avertis, des institutionnels ou encore des hedge funds cherchant de la performance absolue.

Vous pouvez croiser Jérôme sur des salons comme Actionaria, le salon du Trading ou le salon de l’Analyse Technique – il parcourt aussi la France, la Suisse et la Belgique pour rencontrer les investisseurs et leur faire partager son approche bien particulière des marchés.

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