La Fed a parlé (mais en fait, elle parle tout le temps)

Rédigé le 18 septembre 2014 par | Indices, sociétés et marchés, Toutes les analyses Imprimer

Je vais vraiment finir par croire que le Wall Street Journal a des micros et des caméras dissimulés dans les bureaux de la Fed. Le quotidien économique dispose toujours d’informations, certes parcellaires… mais qui s’imposent toujours comme les plus pertinentes, pile-poil à la veille des grands rendez-vous. Le WSJ est décidément toujours très bien renseigné… mais par qui ?

Et si le WSJ bénéficie de « fuites organisées », qu’est-ce qui prouve qu’il s’agisse d’une exclusivité ? D’autres privilégiés ne bénéficieraient-ils pas également de la bande annonce des scénaristes de la Fed ? Et, auquel cas, pourquoi ce teasing ne fuite-il qu’à la veille du communiqué officiel ? Qu’est-ce qui prouve que les « privilégiés » n’ont pas assisté à la bande annonce bien avant le vote (pour ou contre un changement de politique monétaire) ?

Il suffit de savoir écouter les signes

En fait, en observant les différents acteurs du film au fur et à mesure de leurs interviews, je ne peux que constater qu’il n’y a pas eu de projection privée en avant-première… mais que nous avons eu des indices égrenés tout au long de leurs divers propos. Les colombes comme les faucons s’expriment en permanence, de think tanks en universités, de colloques en plateaux télé. C’est un jeu de rôle, ils se renvoient la balle mais, surtout, ils orientent les anticipations avant les réunions du FOMC puis ajustent le message de la Fed après coup si nécessaire, selon que les marchés se montrent trop nerveux ou trop exubérants dans les heures qui suivent les communiqués.

Il s’agit d’une politique de communication bien rodée depuis l’ère Greenspan et dont la vocation est d’éviter tout effet de surprise (et surtout de douche froide).

Mais en renonçant à surprendre, en s’appliquant à brosser systématiquement Wall Street dans le sens du poil, la Fed n’a d’autre alternative que la fuite en avant dans le gonflement des bulles d’actifs.

Moins ca marche, plus faut y aller

En ce qui concerne son bilan, qui file tout droit vers les 4 000 Mds$, elle n’envisage pas de normalisation avant 2020 et suggère qu’il faut plutôt tabler sur un délai de 10 ans avant de revenir à la situation d’avant-crise.

Or, l’exemple de la Banque du Japon laisse présager que l’horizon 2024 reste totalement théorique : la BoJ en est déjà à 11 quantitative easing en 24 ans. Et moins cela produit les résultats escomptés, plus elle se convainc que ce n’est pas sa stratégie qui est mauvaise, mais que c’est qu’elle ne met pas assez au pot. Autant conclure que si une cirrhose du foie n’est pas guérie à raison d’une bouteille de rhum par jour durant 6 mois, alors il faut passer au tonneau.

La face réjouie du patient (c’est tout ce qui compte) prouve que la Banque centrale est sur la bonne voie. En ce qui concerne l’état du foie, si le tonneau ne suffit pas à l’améliorer, il faudra songer à administrer le rhum par citerne… le Japon s’interroge déjà sur le moyen le plus rapide de la remplir !

A Wall Street, quelques stratèges s’interrogent donc déjà sur le coup suivant de la Fed, convaincus qu’avec un bilan de 4 000 Mds$ d’actifs allant de « douteux » à « largement pourris » et une Amérique endettée à hauteur de 60 000 à 70 000 Mds$, toute hausse de taux dans 10 mois ou dans 10 ans est juste inenvisageable.

Alors, à la surprise générale de 99% de la population dont le pouvoir d’achat se dégrade et dont le parcours professionnel s’oriente vers toujours plus de précarité, la Fed pourrait bien préparer l’opinion à la mise en oeuvre d’un QE-4 qui pourrait, pourquoi pas, arriver à gonfler son bilan à hauteur du PIB US (soit 20 000 Mds$). Ce n’est pourtant pas une hypothèse démente: la Banque centrale du Japon est en train d’y parvenir sous les applaudissements du FMI et de la presse économique anglo-saxonne !

Wall Street marque un nouveau record : le dernier de l’année ?

Mais Wall Street n’a applaudi que mollement le communiqué de la Fed qui était pourtant ciselé pour complaire à tous les types d’opérateurs (cambistes, spécialistes de l’obligataire, gérants actions) : la conjoncture s’améliore lentement mais la croissance 2015 est revue à la baisse de 3,1% à +2,8%. La Fed dépeint un scénario tiède (médiocre pour l’économie réelle, donc ultra-prometteur pour Wall Street)… mais le terrain avait été trop bien préparé et la faiblesse des scores de clôture traduit un phénomène de fait accompli.

Le Dow Jones s’est adjugé +0,15% (tout comme le S&P 500) ce qui suffit cependant à inscrire un nouveau record historique de clôture à 17 157 points (record absolu à 17 221,1 points en séance, vers 20H30).

Pourrait-il s’agir du dernier record de la saison ?

En ce jour d’élection écossaise et à la veille de la séance des 4 sorcières, ce serait audacieux de l’affirmer, tant sera forte la tentation de tirer les cours une dernière fois pour achever le trimestre en beauté…

Difficile d’exclure symétriquement un scénario tel que 7 séances de repli sur 8, lequel a salué d’une bien singulière façon le communiqué de la BCE du 4 septembre qui entérine le début des rachats d’ABS et le lancement de la première tranche du LTRO de 400 milliards d’euros.

Malgré le risque de voir l’Ecosse opter pour son indépendance (le marché refuse obstinément d’y croire), le seul scénario qu’aucun stratège n’évoque depuis 15 jours, c’est un surgissement de la volatilité sur le front des devises : le consensus est archi-bull sur le dollar, archi-bear sur l’euro et le yen.

Que la devise japonaise, n’ayant plus l’avantage de la gratuité par rapport à l’euro, se mette à grimper à contrecourant d’un consensus univoque et Tokyo, Wall Street puis Londres et Paris partiraient en vrille dans la foulée. Car, à force de rendre la politique des banques centrales totalement prévisible, l’imprévisible risque de prendre une revanche totale…

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Philippe Béchade
Philippe Béchade
Rédacteur en Chef de la Bourse au quotidien

 

Philippe Béchade rédige depuis 15 ans des chroniques macro-économiques et boursières ainsi que de nombreux essais financiers.

Intervenant régulier sur BFM Business depuis mai 1995, il est arbitragiste de formation, analyse technique et fut en France l’un des tout premiers traders et formateur sur les marchés à terme. Rédacteur et analyste contrarien pour la Bourse au Quotidien, vous trouverez son fil de news en temps réel sur cette page ou sur Twitter

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