L’excès de confiance et de levier mènera à tous les excès de volatilité

Rédigé le 6 février 2015 par | Matières Premières Imprimer

Il faut remonter aux mois de février et mars 2009, ou à celui de mai 2011 pour observer, sur le marché pétrolier, des écarts hebdomadaires supérieurs à 10%, à la hausse comme à la baisse.

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Mais en 2009 et 2011, il y avait du « fondamental » derrière de telles variations : un renversement des anticipations concernant la demande lié au ralentissement de la croissance chinoise et aux risques de récession en Europe.

Depuis une semaine, les fluctuations journalières de cours atteignent des amplitudes qui rejoignent ces écarts extrêmes.

Mais derrière ce scénario en dents de scie, il y a cette fois-ci un mélange de manipulation des cours par l’Arabie Saoudite (afin de nuire à la Russie ou l’Iran selon des sources concordantes) et surtout, de la spéculation, beaucoup de spéculation.

La BCE vient de promettre d’injecter des kilotonnes de jetons dans le casino financier à partir du mois de mars mais les opérateurs sont déjà saisis d’une frénésie spéculative avant même que l’on ait déballé les premières pochettes surprises.

graphique WTI

Notez la simultanéité de l’envol de la volatilité sur les marchés pétroliers le jour de l’annonce par la BNS de l’abandon de la parité plancher de 1,20 de l’Euro contre le Franc Suisse : c’est l’instant où les marchés se sont mis à parier que la BNS jetait l’éponge car elle anticipait une QE massif de la BCE et non plus un soutien technique de l’ordre de 650 Mds€ qui constituait le scénario standard depuis la fin novembre.

Afflux de liquidité = plus de couverture = beaucoup plus de levier 

Le résultat ne s’est pas fait attendre : à la première occasion (l’annonce de la mise au rencart de certaines plateformes offshore en fin de vie), le baril de pétrole (le WTI coté à New York) s’est envolé de +13% en 48h et de +23% en 4 séances. Nous avons alors assisté à un magistral short squeeze avec des vendeurs à découvert jouant massivement le scénario d’une décrue jusqu’aux 40 $ attendus par Goldman Sachs… et qui, une fois franchi le cap des 50 $, ont été contraints de se racheter à tout prix dans un contexte de disparition de la contrepartie vendeuse. Nous avons alors assisté à une des plus fortes hausses du pétrole en ce XXI siècle sur un laps de temps aussi court ; le précédent record de hausse hebdomadaire remontant à mars 2009.

Mais les opérateurs ont vite réalisé que les compagnies pétrolières ne faisaient en réalité rien d’extraordinaire lorsqu’un gisement offshore s’épuise : elles passent à autre chose… à plus forte raison si le prix de vente retombe sous le coût d’extraction. Et il s’en est suivi une rechute de 12% en quelques heures depuis la zone des 54 $ jusque sur 47,3 $ : ceux qui avaient doublé la mise avec le franchissement de la résistance technique des 52 $ (en espérant se refaire après avoir été pris à contrepied au-dessus des 50 $) ont été contraints de tout liquider avec la rechute sous l’ex-résistance des 49,6$.

Pour résumer, nous venons d’assister à un grand nettoyage des positions spéculatives à la baisse comme à la hausse… ce qui reste un grand classique (je vous renvoie à l’article de Gilles d’ailleurs qui vous explique ce genre de piège classique).

Le marché ne sait plus quoi faire de cet argent

Mais, avec cette récente surliquidité, tout n’est plus qu’excès et exubérance

Il faut s’attendre à ce que ce phénomène contamine d’autres marchés où les leviers sont encore plus colossaux – les marchés de devises notamment avec ses fameux leviers de 100. Et si cela se produit, c’est la méga-bulle des dérivés de produits de taux qui se désintégrera dans la foulée (avec le débouclement des carry trades ou arbitrages entre zones à taux zéro et zones high yield).

Ce qui vient de survenir sur le marché pétrolier – et qui peut-être n’est qu’un hors d’œuvre – pourrait préfigurer ce qui nous attend sur tous les autres supports (actions, devises, obligations…) où nous assistons à la formation de consensus quasi-univoques (de par la volonté manifeste des Banques Centrales, les taux ne peuvent que baisser et les actions ne peuvent que monter).

Il n’est alors nul besoin qu’un « cygne noir » vienne dissiper l’optimisme des marchés pour mettre fin à la fête. Une simple instabilité, survenue même pour une cause quelconque, est maintenant susceptible de faire s’effondrer tout le château de cartes : il y a tout simplement trop de levier face à un marché pas assez solide.

Prenons un exemple.

Tous les experts prétendent que la Grèce – dont le PIB ne représente que 2% de l’Europe – ne saurait déstabiliser à elle seule la monnaie commune : la BCE vient d’annoncer qu’elle coupait les vivres des banques grecques, ce qui les contraint à recourir au fonds d’urgence (ELA).

Pas de problème donc, si nous en croyons les marchés : tant qu’il existe une source de financement, aucune raison de paniquer… Sauf que le recours au mécanisme de l’ELA ne se prolongera probablement pas au-delà d’une quinzaine de jours.

Et, si les Grecs continuent de vider leurs comptes en banque au même rythme qu’en janvier, le fonds d’urgence (qui gère les crises de liquidités) ne servira absolument à rien puisque les banques grecques manqueront de fonds propres (crise de solvabilité).

Peu importe alors que le problème de la dette grecque pèse 5 ou 10% de l’encours de la BCE (personne ne sait au juste quel montant a été avancé aux banques grecques durant ces 5 dernières années, mais les contribuables européens paieront l’addition) : tout comme pour le pétrole, il suffira que les opérateurs soient pris à contrepied par une contraction temporaire de la liquidité sur les marchés obligataires pour qu’une réaction en chaîne à la baisse s’enclenche sur les dettes high yield… et par extension sur tous les actifs dits risqués, et notamment les indices boursiers.

En conclusion, l’appétit pour le risque, induit par la conviction que les banques centrales peuvent prévenir toute résurgence de crise au cours des 18 prochains mois, engendre le cocktail de volatilité le plus explosif depuis l’été 2008.

 

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Philippe Béchade
Philippe Béchade
Rédacteur en Chef de la Bourse au quotidien

 

Philippe Béchade rédige depuis 15 ans des chroniques macro-économiques et boursières ainsi que de nombreux essais financiers.

Intervenant régulier sur BFM Business depuis mai 1995, il est arbitragiste de formation, analyse technique et fut en France l’un des tout premiers traders et formateur sur les marchés à terme. Rédacteur et analyste contrarien pour la Bourse au Quotidien, vous trouverez son fil de news en temps réel sur cette page ou sur Twitter

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