FED : la future hausse des taux n’est qu’un écran de fumée

Rédigé le 19 novembre 2015 par | Toutes les analyses Imprimer

Après la publication des « minutes » de la FED hier soir, Wall Street semble accueillir avec allégresse la confirmation que le Comité Fédéral ait largement débattu de l’opportunité de relever les taux d’intérêt (une majorité des gouverneurs s’y déclare favorable) et, plus précisément, du moment le plus adéquat pour le faire.

Comme ces « minutes » témoignent de discussions qui se sont tenues il y a plus de 15 jours au sein du comité, les opérateurs de marchés ont naturellement en tête les toutes dernières déclarations de James Lockhart – l’un des membres « consensuels » de la FED – qui se disait ce mercredi même « à l’aise avec l’idée d’une hausse de taux mi-décembre ». Voilà qui cadre mieux le timing de cette future hausse !

La FED pourrait « expérimenter de nouveaux outils »

Mais ce qui a véritablement fait courir un frisson de plaisir à Wall Street, c’est de découvrir que les membres de la FED avaient également discuté de la stratégie à adopter si l’économie américaine se trouverait confrontée à une dégradation de la conjoncture (risque sur la croissance) ou à un renforcement des pressions déflationnistes.

Si une telle déconvenue survenait, l’instrument à privilégier ne serait pas un recours à un nouvel assouplissement quantitatif, qui s’inscrirait dans le droit prolongement des QE1, QE2 et QE3 : la FED affirme qu’elle pourrait plutôt « expérimenter de nouveaux outils »…  Eh oui : tant qu’à être dans les politiques monétaires non-conventionnelles, et puisqu’aucun des instruments utilisés jusqu’à présent n’a produit les résultats escomptés, autant aller jusqu’au bout de la logique de l’ « apprenti-sorcier ».

Plusieurs participants au fameux Comité ont dit qu’il serait prudent d’envisager d’élargir la palette des instruments monétaires. De même, le Président de la Fed de Minneapolis, Narayana Kocherlakota (un ultra-colombe parmi celles les plus blanches) est revenu à la charge sur la nécessité d’étudier l’option d’un recours à l’instauration de taux d’intérêt négatifs.

Il ne faut donc pas s’étonner plus longtemps que cette hypothèse ait été évoquée pas plus tard que la semaine dernière par Janet Yellen devant des membres du Congrès américain.

Et si la FED n’était plus capable de surprendre Wall Street ?

À vrai dire, tout se passe comme si Wall Street avait déjà bel et bien déjà « acté » une hausse de 25 pts de base le 16 décembre prochain et se projetait déjà dans « le coup d’après », dans le prochain mouvement de la FED et son énième tentative de relance !

En effet, alors que le débat devrait porter sur le rythme de la « normalisation » – c’est à dire sur le calendrier d’un retour à une structure de taux « orthodoxe » et compatible avec une croissance de +2 à +2,5% au cours des prochains trimestres – Wall Street devine plutôt que c’est au contraire un nouveau cycle – mais de baisse de taux – qui serait dans les tuyaux !

Une telle anticipation plaide en faveur d’un pressentiment que j’ai déjà eu l’occasion d’évoquer, et qui illustre ma conviction, à savoir qu’il est impossible pour les Banques centrales de sortir du piège des taux zéro et de la logique de « fuite en avant » qu’ils génèrent vers un aventurisme monétaire consistant à explorer éternellement des territoires inconnus en matière de prises en pension à taux négatifs de façon à pénaliser la détention de billet vert au jour le jour.

Une reprise de la guerre des devises outre-Atlantique ?

Si ce nouveau cycle de baisse des taux était confirmé, il ne signifierait rien d’autre que la reprise, à très brève échéance, d’une guerre des devises, côté américain, visant à diminuer la force du dollar. Cette reprise soulagerait aussi bien les entreprises exportatrices US que les pays émergents ayant emprunté en dollar.

Évidemment, je suis loin d’être le seul à estimer qu’une hausse de taux en décembre ne soit qu’un écran de fumée. Dès lors, ce n’est certainement pas une augmentation one shot de 25 pts de base en décembre qui pourrait faire dégonfler les bulles d’actifs. Autrement dit : si déjà plus personne ne croit à un cycle de hausse de taux, à quoi bon le commencer ?

Cela revient seulement à retirer ponctuellement le bol de punch du milieu de la salle de bal, pour mieux aller le remplir d’un cocktail encore plus détonnant, afin que la suite de la fête soit encore plus folle et passe en mode no limit !

Une crise prochaine touchant autant les actions que les obligations…

Cela fait si longtemps que je martèle que la FED ne sortira pas du piège des taux zéro que je peux me permettre de citer Pascal Blanqué, le responsable des investissements d’Amundi sans pouvoir être soupçonné de m’inspirer de ses théories pour m’en attribuer le mérite.

Il vient de déclarer ce mercredi – et je reproduis in extenso les passages les plus marquants parce que le paraphraser serait lui manquer de respect – les choses suivantes :

« Il n’y a pas de motifs pressants pour que la Fed relève ses taux mais elle peut décider de faire quelque chose. Ce sera contreproductif et sans lendemain, n’en attendez pas grand-chose. […] Tout bien considéré, je pense que les politiques monétaires dans les pays occidentaux pencheront plutôt du côté accommodant [un doux euphémisme, NDLR].

À moyen terme, le prochain mouvement de la Fed ne sera pas à la hausse (des taux) mais à la baisse. L’engagement du président de la BCE Mario Draghi de « faire tout ce qui sera nécessaire » doit être pris au sérieux. Attendons-nous à de nouvelles baisses du taux des dépôts et à la poursuite de l’assouplissement quantitatif pendant une période « raisonnablement illimitée ». Il faut que les gens pensent qu’ils sont dans le domaine de l’infini, essentiellement sans limite de durée. »

Enfin, là où je le rejoins à 100%, c’est sur cette dernière mise en garde :

« Nous vivons dans un paradoxe de tranquillité. Il y a un excès de liquidité à l’échelle macro à cause de l’assouplissement quantitatif et des banques centrales mais la liquidité à l’échelle micro se détériore en particulier dans l’obligataire ».

Et de conclure par :

« Je suis convaincu que la prochaine crise, sera liée à la liquidité. »

…Et qui fera grimper l’or

Cependant, si Pascal Blanqué voit juste, et qu’un chaos surgit dans le secteur obligataire, il serait bien étonnant que les actions en sortent indemnes, dès lors, quel serait alors le seul support d’épargne non susceptible de se désintégrer et de conserver une valeur que personne ne saurait remettre en cause ?

Vous l’avez compris : il s’agit du métal précieux.

Mais imaginons qu’un tel accident ne survienne qu’au bout de plusieurs abaissements de taux toujours plus inutiles qu’inefficaces : cela signifie que la rémunération de la dette ainsi que la valeur du dollar ne vont cesser de s’évaporer.

Ceci constitue une double incitation à acheter de l’or puisqu’il ne dissoudra pas comme une liasse de billets verts dans un bain d’acide monétaire, ni ne sera concurrencé par le rendement offert par les bons du Trésor US, lequel va être délibérément et consciencieusement laminé…

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Philippe Béchade
Philippe Béchade
Rédacteur en Chef de la Bourse au quotidien

 

Philippe Béchade rédige depuis 15 ans des chroniques macro-économiques et boursières ainsi que de nombreux essais financiers.

Intervenant régulier sur BFM Business depuis mai 1995, il est arbitragiste de formation, analyse technique et fut en France l’un des tout premiers traders et formateur sur les marchés à terme. Rédacteur et analyste contrarien pour la Bourse au Quotidien, vous trouverez son fil de news en temps réel sur cette page ou sur Twitter

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