En décidant de transformer sa Bourse en casino, Pékin en a fait une bombe

Rédigé le 12 juin 2015 par | Toutes les analyses Imprimer

Mais que voulait donc fêter la Bourse de Shanghai, mercredi matin, en inscrivant un nouveau record annuel à 5.164 points ?

Eh bien, surement le chiffre de la croissance chinoise concocté par le bureau national de la statistique : Pékin fait bien état d’un ralentissement du rythme de la hausse du PIB mais, fort heureusement, le score est de précisément +7% (contre les 7,1% anticipés en début d’année).

Les économistes sont rassurés puisque 7%… c’est juste ce qu’il faut pour soutenir le marché de l’emploi en jugulant le risque de hausse du chômage : la paix sociale, l’obsession de générations de dirigeants chinois sera donc bel et bien préservée.

Comme vous le savez, nous sommes, nous aussi, très confiants dans la poursuite des bonnes performances officielles de l’économie chinoise. Et même si le PIB réel n’atteint pas les +5% en 2015, nous pouvons être assurés que les investisseurs locaux n’en sauront rien et continueront de célébrer des perspectives de croissance à faire pâlir d’envie l’Europe et les Etats-Unis réunis (en additionnant leur PIB respectifs).

Les vrais chiffres de l’économie chinoise

Bon, trêve de plaisanterie, la majorité des vrais investisseurs chinois lisent la presse étrangère et ont donc découvert, comme tous les Occidentaux, ces autres chiffres publiés lundi attestant de l’effondrement des importations (-18%) et d’un net recul des exportations (-2,8%).

Et, contrairement à nombre de commentaires publiés dans la foulée, il ne s’agit pas d’un « accident de parcours », ou d’une « aberration statistique » : la demande intérieure chinoise reste bel et bien atone et ralentit inexorablement mois après mois. Ce ralentissement conjoncturel se traduit également par un recul de l’inflation de -0,2% en mai par rapport à avril : elle retombe à 1,2% en rythme annuel, après un sursaut ponctuel à 1,5% en avril.

Tous les indicateurs économiques chinois attestent d’un ralentissement qui invalide la thèse officielle d’une croissance annuelle de 7% : l’activité du secteur manufacturier s’est contractée en mai et l’indice des prix à la production (PPI) a reculé de -4,6% en mai (pour le 39ème mois de repli consécutif). La déflation comprime les marges des entreprises chinoises qui gagnent moins d’argent à volume de vente égal… Mais comme les chiffres d’affaire se contractent également, c’est toute la profitabilité qui s’en trouve amoindrie.

Tout ceci est tellement mauvais – et cela se sait en haut lieu – que les boursicoteurs parient sur une injection massive d’opium monétaire : les 153% de hausse de la Bourse de Shanghai en 1 an pourraient donc reposer sur le principe pervers selon lequel plus ça va mal pour l’économie et plus Pékin fera tout son possible pour soutenir sa Bourse.

Pékin a donc décidé de transformer sa Bourse en casino…

Car, pour le bon peuple, si les actions grimpent, c’est que l’économie va bien… et le marché leur promet que cela va même aller encore un peu mieux.

C’est le genre de foutaises que peuvent gober des Chinois ayant le niveau « certificat d’étude » ou le permis de conduire « attelage de buffles dans une rizière » : pour leur malheur, ils constituent désormais le gros du contingent des derniers venus en bourse. (pour lire la suite)

Et les nombreux stratèges qui n’avaient pas vu venir cette hausse – pour des raisons conjoncturelles évidentes – se transforment en partisans d’une poursuite du mouvement : cette bulle boursière, c’est le gouvernement chinois qui l’a voulue au nom du financement des entreprises par les particuliers (144 introductions en bourse en 5 mois, un record absolu) et non plus par le crédit…

Ce sont Pékin et la Banque centrale qui incitent les banques à ouvrir le plus de comptes-titres possible, avec des leviers illimités… quitte à faire souscrire des contrats à des analphabètes. Les banquiers américains n’avaient guère fait mieux en faisant acheter des millions de maisons à des ménages insolvables, tout en leur infligeant des conditions de crédit indécentes.

En Chine, ne jouent en Bouse que les personnes qui disposent d’une épargne en espèces sonnantes et trébuchantes… et de préférence sous forme de ce métal précieux dont la banque centrale est très friande. (Rappelons que la Chine a besoin  de montrer ses muscles, ou plutôt son stock d’or, au FMI pour étayer sa demande d’intégration au sein du club très fermé des « monnaies de réserve » et être intégrée aux DTS). …Et amorce une bombe à retardement d’une puissance colossale

Mais quelles que soient les justifications, à plus de 5.150 points et 60% de hausse depuis le 1er janvier, la Bourse de Shanghai est une bombe à retardement d’une taille qui donne le vertige : les échanges quotidiens à Shanghai et Shenzhen dépassent ceux de la Bourse de Tokyo et de Wall Street cumulés… C’est, chaque jour, 50 fois le volume d’une séance moyenne à Paris (disons 4 Mds€).

Le marché chinois est devenu le premier du monde par son activité et la croissance de la capitalisation globale est devenue exponentielle depuis fin octobre 2014.

Le seul petit souci, c’est que pendant que les actions chinoises prenaient +150 à +200% en 12 mois, les bénéfices reculaient globalement de -10%.

Et à raison d’une IPO par jour, le record d’introductions sur le NASDAQ des années  1999 et 2000 est pulvérisé. En l’an 2000, il y avait au moins comme moteur le rêve d’une  « nouvelle économie » ; en 2015, la hausse de la bourse chinoise n’est destinée qu’à masquer l’état réel de l’économie !

Les « mandarins des marchés » savent que les nouveaux actionnaires ne sont que de la chair à canon boursière : le genre de fantassins destinés à être fauchés massivement par la mitraille. Les actionnaires chinois, eux, chantent les louanges de la bourse à tue-tête, la fleur au bout du fusil… Ils croient s’engager sur la nouvelle route de la soie sans percevoir qu’ils s’avancent à découvert sur le « Chemin des Dames » alors qu’une pluie d’obus est programmée à la mi-journée.

Si le SSE (l’indice de référence de la Bourse de Shanghai) affiche moins de 5.000Pts d’ici la fin de la semaine et moins de 4.600Pts d’ici la fin du mois, préparez-vous à observer une vraie spécialité chinoise : le feu d’artifices… d’explosion de bulles de valorisations artificiellement gonflées…

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Philippe Béchade
Philippe Béchade
Rédacteur en Chef de la Bourse au quotidien

 

Philippe Béchade rédige depuis 15 ans des chroniques macro-économiques et boursières ainsi que de nombreux essais financiers.

Intervenant régulier sur BFM Business depuis mai 1995, il est arbitragiste de formation, analyse technique et fut en France l’un des tout premiers traders et formateur sur les marchés à terme. Rédacteur et analyste contrarien pour la Bourse au Quotidien, vous trouverez son fil de news en temps réel sur cette page ou sur Twitter

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