Contemplons-nous le premier bouquet final de bouquets finaux de l’histoire de la finance ?

Rédigé le 21 octobre 2014 par | Apprendre la Bourse, Indices, sociétés et marchés, Toutes les analyses, VIX Imprimer

« La récente chute des cours devrait déclencher une vague de rachats d’actions sans précédent à Wall Street », nous avertissent les stratèges. Pas seulement dans le but de raréfier le nombre de titres en circulation pour doper artificiellement les dividendes, mais pour profiter de cours très bas afin de reconstituer un stock d’actions à distribuer aux cadres et dirigeants dans une optique de fidélisation. C’est un mode de rémunération qui échappe aux charges salariales puisqu’il ne s’agit ni d’un revenu, ni d’un bonus.

La distribution d’actions gratuites (« grants ») constitue un complément de salaire non fiscalisé (assorti d’une période de blocage plus ou moins longue) qui peut alterner avec les stock options (le bénéficiaire étant dans ce cas libre de les exercer ou non)… Mais cette formule n’a d’intérêt que si le cours monte, évidement. Si le parcours boursier s’avère un peu paresseux, c’est à ce moment que les annonces de rachats massifs de titres viennent faire grimper les cours, un expédient dont les grandes entreprises américaines usent et abusent depuis 4 ans. Sur cette période, il y a eu pour 2 000 milliards de dollars de titres rachetés (chiffre qui atteindra bientôt les 2 500 milliards de dollars) : c’est l’équivalent du PIB de la France ! Et la machine s’emballe cette année avec déjà 440 milliards de dollars de titres rachetés en 9 mois, soit un rythme annuel qui file tout droit vers les 600 milliards de dollars, du jamais vu depuis l’année 2007, juste avant l’éclatement de la crise des subprime.

La championne toute catégorie reste Apple qui a racheté 33 milliards de dollars de titres en l’espace de 6 mois, devant IBM (19,5 milliards de dollars), Cisco Systems et Oracle (environ 10 milliards de dollars), Microsoft (7,3 milliards de dollars) et Qualcomm (6,7 milliards de dollars). Microsoft par exemple racheté pour 3,2 milliards de dollars de ses propres actions à ses employés au cours de son exercice fiscal 2013-2014 (un exercice décalé qui s’achève le 30 juin). En cumulé, depuis 2009, ce sont pas moins de 19 milliards de dollars (sur 29 milliards de dollars) qui ont été rachetés auprès de ses propres salariés par Microsoft dans le cadre de son programmes de stock options.

Mais même s’il est question de dizaines de milliards, il s’agit presque de menue monnaie pour ce genre d’entreprises. Microsoft dispose, tout comme Apple ou Google, d’une trésorerie pléthorique, assez classique pour une multinationale ayant accédé au statut de leader mondial de sa catégorie durant une période avoisinant une décennie. Ce genre d’entreprises, plus puissantes et plus riches que beaucoup d’Etats siégeant aux Nations Unies, dispose de marges de manoeuvre financières et fiscales qui font souvent défaut à des concurrents en phase de croissance et dont la trésorerie est largement absorbée par de lourds investissements. Or, si leur trésorerie est insuffisante pour imiter Apple ou Google qui ne savent plus quoi faire de leur cash, la solution consiste à emprunter les sommes qui permettront de soutenir la comparaison : aucun souci puisque l’argent est quasiment gratuit !

Et, comme les banques centrales de l’ensemble de la planète ont écrasé les rendements et asséché les marchés obligataires de l’équivalent de 10 000 milliards de dollars de dettes souveraines, MBS, ABS et autres créances titrisées, les gérants de portefeuilles obligataires se jettent comme des morts de faim sur le high yield qui offre 4 à 5% de rendement (quand des T-Bonds en rapportent à peine plus de 2 sur 10 ans et « moins quelque chose » à moins de 2 ans sur les Bunds).

Ils peuvent se régaler car, en plus des opérations de rachats de titres, nombre d’entreprises qui ne trouvent plus de débouchés se lancent dans des opérations de croissance externe de grande ampleur, très gourmandes en capitaux…

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 Mais pas de souci puisque l’argent restera gratuit ! Ce sont ainsi plus de 400 milliards de dollars qui ont été prêtés aux entreprises par les banques (Crédit Suisse, Bank of America et JP Morgan forment le tiercé de tête) depuis le 1er janvier… Cela semble presque marginal en regard des 2 700 milliards de dollars consacrés aux fusions-acquisitions répertoriées dans le monde depuis le début de l’année !

Cela représente une explosion de + 59% par rapport aux 9 premiers mois de 2013… la plus forte hausse jamais observée depuis 1998, l’année du krach de LTCM qui tétanisa les marchés aux alentours de la… mi-octobre.

Que conclure ?

Injections monétaires illimitées, rachats de titres massifs, plans de stock-options géants, déluge d’émissions high yield, déferlante de fusions-acquisitions de taille supérieur au milliard de dollars… Nous avons-là un condensé de tous les emballements capitalistiques et bulles d’actifs en tout genre observés au cours des deux dernières décennies.

Tout survient cette fois simultanément et à une échelle qui surpasse tous les records jamais enregistrés à ce jour : assistons-nous à un bouquet final de bouquets finaux ? L’envolée du VIX au-delà des 25 nous invite à l’envisager, très sérieusement !

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Philippe Béchade
Philippe Béchade
Rédacteur en Chef de la Bourse au quotidien

 

Philippe Béchade rédige depuis 15 ans des chroniques macro-économiques et boursières ainsi que de nombreux essais financiers.

Intervenant régulier sur BFM Business depuis mai 1995, il est arbitragiste de formation, analyse technique et fut en France l’un des tout premiers traders et formateur sur les marchés à terme. Rédacteur et analyste contrarien pour la Bourse au Quotidien, vous trouverez son fil de news en temps réel sur cette page ou sur Twitter

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