Comment gagner 24% par an grâce à la théorie de l’ancrage

Rédigé le 12 mai 2009 par | Big caps Imprimer

Dans mon billet précédent, l’hypothèse d’efficience des marchés était mise à mal, sans méchanceté aucune. Réconcilions-nous aujourd’hui avec le monde académique, qui nous explique comment le phénomène « d’ancrage » peut faire gagner 24% par an, sans le moindre risque de marché, à tout un chacun.

Tout d’abord, il est nécessaire d’expliquer ce que l’on entend par ancrage Le mieux est de prendre un exemple concret.

En 1971, les professeurs Slovic et Lichtenstein se sont livrés à l’expérience de psychologie sociale que voici. Dans le cadre d’une étude, les chercheurs demandent à des étudiants d’estimer le pourcentage de pays africains aux Nations unies. Voici comment se déroule la chose : les scientifiques disposent d’une roue gradée de zéro à cent, du même type que celle utilisée dans des jeux télévisés comme « La roue de la fortune »(vous excuserez la référence…).

Dans un premier temps, ils font tourner la roue. Imaginons que celle-ci tombe sur le 10. Ensuite, la question suivante est posée aux cobayes : « Y a-t-il plus ou moins de 10% de pays africains à l’ONU ? » Partons du principe que le premier participant est de l’avis qu’il y a plus de 10% de pays africains à l’assemblée des nations.

Deuxième question : quel est le pourcentage exact ? Et là, les personnes interrogées tentent une estimation, par exemple 25%.

Voilà maintenant en quoi l’expérience est intéressante Si vous prenez cent personnes pour lesquelles la roue est tombée sur 10, leur estimation moyenne (pour la deuxième question) sera de 25%.

En revanche, si vous prenez une autre centaine de personnes pour lesquelles la roue est tombée sur 65, vous obtiendrez un score moyen de 45% à la deuxième question.

Conclusion : les répondants sont influencés par le premier chiffre, bien que sachant que celui-ci est complètement aléatoire, car ce dernier a ancré une perception haute ou basse dans leur esprit.

De la même manière, demandez à un ami d’estimer, en cinq secondes, le résultat de l’opération suivante : 1 x 2 x 3 x 4 x 5 x 6 x 7 x 8. En se basant sur des expériences scientifiques, la personne interrogée donnera un chiffre moyen de 512.

Ensuite, demandez à quelqu’un d’autre, qui n’a pas entendu la réponse du premier sujet, d’estimer, toujours en cinq secondes, le résultat de l’opération : 8 x 7 x 6 x 5 x 4 x 3 x 2 x 1.

Il y a de bonnes chances pour que celle-ci donne un résultat de l’ordre de 2 250 ! (La réponse correcte est d’ailleurs 40 320). Là encore, force est de constater que celui qui commence avec des chiffres faibles donne une estimation quatre fois plus basse que celui qui démarre avec des chiffres élevés, car la première perception est ancrée dans son esprit.

Bien que tout à fait stimulantes, comment ces expériences vont-elles nous faire gagner de l’argent à la Bourse, me direz-vous ?

C’est à la fois très simple et très compliqué, répondrait le capitaine Haddock.

Comment l’appliquer à l’investissement ? En se basant sur le raisonnement ci-dessus, les professeurs Thomas George et Chuang-Yang Hwang ont démontré qu’il était possible de gagner 24% par an tout en éliminant le risque de marché. Voici comment ils s’y sont pris.

Se référant au rendement des actions américaines de juillet 1963 à décembre 2001, nos chercheurs ont classé les titres selon le ratio suivant : le prix de l’action à la fin du mois divisé par le prix maximum de l’action au cours des 52 dernières semaines. Une société ayant clôturé le mois à son prix le plus haut depuis un an aurait un ratio de 100%, par exemple.

Ensuite, ils ont créé deux portefeuilles : – le portefeuille des « gagnants », composé du 30% d’actions ayant les ratios les plus élevés, que l’on achète ; – le portefeuille des « perdants », composé du 30% d’actions ayant les ratios les moins élevés, à vendre à découvert.

Il suffit de garder ces titres six mois en portefeuille pour constater que, hormis en janvier, la performance mensuelle moyenne est de 1,30% pour les haussiers, et de 0,07% pour les baissiers. Sur le total, cela donne une performance nette de 1,23% par mois, 11 mois par année, soit 14% en cumulé.

Graphique "gagnants-perdants"

Que se passe-t-il en réalité ? Comme dans les expériences citées plus haut, l’investisseur est influencé par le dernier prix en date, et la dernière évolution à ce jour est ancrée dans son cerveau. Ainsi, si ses informations lui disent que l’action Apple est en pleine progression et a atteint le prix record de 100 hier, l’investisseur partira du principe que le prix « normal » est de cent, et que la tendance est haussière. Il achètera, poussant le titre plus haut. Le même mécanisme fonctionne à la baisse sur les actions récemment en méforme.

En janvier, par contre, il faut inverser la tendance Il faut vendre à découvert les « gagnants« , et acheter les « perdants« . Les premiers perdent en moyenne 12,11% en un mois, tandis que les seconds progressent de 3,84% en moyenne, pour une performance nette de 8,27%.

Au total, si vous suivez cette stratégie, sur les 12 mois, la performance cumulée atteint 24%.

Pourquoi faut-il faire l’inverse en janvier ? En raison des impôts, qui pousse l’investisseur à vendre ses positions perdantes à la fin de l’année fiscale, pour les racheter en janvier ; ainsi, les perdants de décembre sont souvent les gagnants de janvier. Puis, après janvier, l’effet se dissipe et les prix reprennent leurs habitudes normales. L’investisseur a beau succomber à l’ancrage, le souhait de payer le moins possible au fisc est plus fort, et c’est très bien ainsi !

[Ndlr : Ce sont des techniques et des raisonnements parfois simples qui font la différence sur les marchés. Et Marc Mayor sera là pour vous les dévoiler le 19 juin prochain, lors de son intervention à la journée de l’Analyse Technique. Il vous révèlera ses trois secrets pour acheter des actions au rabais et battre les initiés à leur propre jeu. Pour réserver votre place dès maintenant et découvrir le programme de cette journée de l’AT, cliquez ici]

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Marc Mayor
Marc Mayor

Marc Mayor est le fondateur et président d’Inside ALPHA, une entreprise helvétique spécialiste des approches financières éliminant le risque de marché (investissements dits « ‘neutres au marché »). Depuis plus de 10 ans, Marc analyse avec humour et sagacité le comportement des initiés de la Bourse, notamment dans les colonnes de sa rubrique hebdomadaire « Le Coin des Insiders », qui paraît chaque vendredi dans le quotidien financier L’Agefi (Suisse).

Auteur à succès, il préside aussi un cycle régulier de conférences réunissant des investisseurs, tant professionnels que privés, notamment sur le thème des métaux (de base ou précieux) et de l’énergie (fossile, nucléaire ou renouvelable).

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