Quand même Alan Greenspan parle de « bulle »

Rédigé le 30 juillet 2015 par | Autres indices, Toutes les analyses Imprimer

J’étais en train de rédiger ce petit billet concernant le rôle d’apprenti sorcier joué par les autorités chinoises dans la formation de la bulle boursière des 12 derniers mois à Shanghai et Shenzen quand le visage d’Alan Greenspan s’est affiché sur la chaine économique américaine.

Un clin d’oeil du destin ?

Je ne crois pas au destin, en revanche, pour l’aspect clin d’œil, la courte intervention du « Maestro », de « Mister Bubble », du « magicien de Wall-Street » excéda largement mes attentes.

Je crus – parce qu’il était 21H50 – qu’il allait commenter la décision de la FED de laisser ses taux inchangés jusqu’à ce que le moment de les relever apparaisse approprié (autant jouer à pile ou face le scénario d’une hausse en septembre… ou en octobre… ou en décembre) mais Alan Greenspan n’en a pas dit un mot. Et c’est d’ailleurs son droit le plus légitime de nous épargner des commentaires sans intérêt concernant des « non-évènements », comme ce dernier communiqué de la FED.

Non,Mister Bubble avait un message bien plus important à délivrer : « LE MARCHE OBLIGATAIRE AMERICAIN EST UNE GIGANTESQUE BULLE ». Je crois qu’un tel verdict, délivré par celui qui est à l’origine de la situation, méritait bien des majuscules !

Pour vous rendre compte de la suite de sa courte mais éclairante intervention, revenons aux minuscules : « les rachats massifs de la banque centrale ont asséché la liquidité sur le marché et une hausse ou un maintien des taux est complètement neutre de ce point de vue ». Par ailleurs, « les taux qui demeurent anormalement bas entrainent une survalorisation des actions qui ne trouve guère de justification dans le contexte de croissance lente – et de plus en plus lente – que nous connaissons depuis la faillite de Lehmann ». (Faillite qui, au passage, a été entérinée par ses soins, sous la pression de Hank Paulson, l’ex-patron de Goldman Sachs et rival irréductible de Dick Fuld, le CEO honni de Lehmann Brothers. Passons).

Pour résumer les propos de Mister Bubble, la planche à billet a détruit le marché, généré une bulle dantesque et l’absence de contrepartie qui en résulte pourrait se terminer par un désastre (une « situation incontrôlable » selon sa formulation politiquement correcte).

Du côté de Shanghai

Cependant, mon propos initial était d’évoquer la bulle boursière dantesque orchestrée par Pékin.

Les tous derniers rebondissements – au propre comme au figuré – nous montrent des autorités aux abois, qui multiplient les interventions, plus ou moins judicieuses, pour enrayer la débâcle amorcée mi-juin après une envolée de +160% en un peu plus de 12 mois (dont +150% au cours de la seule période juillet 2014/juin 2015).

 

l'index de shanghai au 30 juillet

La dernière initiative en date remonte à mercredi matin : alors que les actions chinoises végétaient encore autour de l’équilibre à 90 minutes de la clôture, les banques chinoises, aidées de quelques fonds d’investissement aux ordres de la banque centrale, sont intervenues avec un bruit de gros sabots pour arracher les cours à la hausse et tenter d’effacer une partie des 11% perdus lundi et mardi.

La manœuvre plutôt bien réussi et s’est soldée par un rebond de 3,5% à Shanghai : personne n’a eu la folle idée de se mettre en face du rouleau compresseur mis en marche par Pékin. Mais ce rouleau compresseur dispose-t-il d’une réserve de carburant suffisante pour remonter une pente de 30% (le terrain perdu depuis les sommets) ? Et le but est-il de « sauver l’effet richesse » comme le prétendait un communiqué officiel… ou de sauver la mise aux oligarques imprudents qui auraient négligé de solder leurs positions à temps ?

Rappelons que nombre de petits épargnants (disons quelques dizaines de millions) sont dans de très sales draps, avec de positions boursières à effet de levier, financées par des emprunts contractés auprès de prêteurs requins et autres officines incontournables (comme les pawn shops, ces prêteurs sur gage faisant partie du paysage chinois depuis des millénaires).

Pékin affirme vouloir s’en prendre aux intermédiaires qui n’auraient pas respecté les règles prudentielles, aux agioteurs… et prétend faire le ménage parmi les intervenants soupçonnés de pratiquer les ventes à découvert (pourtant interdites depuis un mois).

Comme si les autorités chinoises ne savaient pas que leurs concitoyens confondaient la bourse et le casino !

Comme si les autorités chinoises ne savaient pas qu’une bonne partie de l’économie du pays repose sur un système de financement parallèle (le fameux shadow banking), déjà à l’origine de la bulle immobilière et de milliards de yuans de prêts à des entreprises déficitaires et potentiellement insolvables mais dont les dirigeants – de hauts dignitaires du Parti – ne sauraient subir l’humiliante infamie d’un dépôt de bilan à l’Occidentale.

Il y a déjà assez de la chasse aux corrompus (une initiative qui consiste surtout faire le ménage parmi les cadres du parti qui n’ont plus les faveurs du pouvoir) sans aller déboulonner de bons serviteurs de l’Etat victimes d’un mauvais système (où les industries non-compétitives ne font jamais faillite).

Cependant, malgré le puissant système répressif dont dispose Pékin, la révolte populaire gronde : il s’agit des petits épargnants qui ont tout perdu en bourse et qui n’ont plus grand chose à perdre, si ce n’est leur misérable existence. Et leurs plaintes ne visent pas les prêteurs sur gage ou les banques qui ont fermé les yeux sur des prises de risques insensées mais les autorités qui ont encouragé l’investissement en bourse, le présentant comme une alternative judicieuse à l’épargne classique (or, immobilier), qui se sont engagées à soutenir les entreprises via des plans de relance, puis à mettre en place des mécanismes de stabilisation des cours de bourse sensés empêcher ce qui est justement survenu à la mi-juin, c’est à dire un krach à Shanghai et à Shenzhen.

Les épargnants ruinés se plaignent principalement de la mise en place d’un aléa moral et d’une propagande officielle présentant la bourse comme une source d’enrichissement relativement sans risque, parce que bénéficiant de la bienveillante supervision de l’Etat. Or à part une opération commando comme mercredi matin, ou l’interdiction des ventes à découvert (il faut bien laisser penser que quelques malfaisants ont ignominieusement contrarié les merveilleux desseins du Parti), Pékin n’a pas fait grand-chose pour éviter la débâcle.

Quant aux entreprises, introduites par centaines depuis 1 an – et dont les cours se sont mis à flamber dans le cadre d’un pur whishfull thinking – combien existeront encore d’ici 1 an, quand le ralentissement économique chinois aura fini d’accomplir son œuvre ? Des millions d’épargnants chinois se moquent de connaître la réponse. Pour eux, c’est game over depuis que Shanghai a replongé sous les  5 000… et la « grande faucheuse » boursière a achevé les derniers rescapés lors de l’enfoncement en trombe des 4 000Pts.

Les liquidations de comptes-titres se poursuivent, les épargnants étranglés par les prêteurs n’ont d’autre choix que de vendre leur patrimoine immobilier, s’ils en possèdent… et cela risque d’alimenter un phénomène de « dominos » dévastateur.

Un duel entre deux bulles titanesques

Mais le plus étonnant dans cette affaire, c’est qu’il continue de s’ouvrir des dizaines de milliers de comptes tous les jours : une nouvelle race de joueurs se rue vers la Bourse. Il s’agit de ceux qui pensent que Pékin – instruit par les récents évènements – va effectivement se donner les moyens de soutenir  à tout prix les marchés et arrêter de se contenter de bombements de torse et de quelques mesurettes . Si la FED a réussi à faire tripler Wall Street, alors même qu’il n’y a pas de véritable reprise, Pékin peut faire tout aussi bien, sinon mieux, avec ses 2 000 Mds$ de réserves inemployés et une croissance qui doit bien avoisiner les 5% (7% officiellement, mais personne n’y croit).

Néanmoins, ce beau raisonnement à une faille : si Pékin voulait puiser dans ses 2 000 Mds$ de réserves (autrement dit, vendre une partie de ses T-Bonds et Eurobunds), qui pourrait les acheter ?

Alan Bubble Greenspan nous a donné la réponse hier soir : PERSONNE !

Pour enrayer l’éclatement de la bulle boursière chinoise, Pékin peut-il prendre le risque de faire éclater la bulle boursière américaine ?

Si vous répondez oui, alors vous pouvez considérer que la Chine s’apprête à déclarer la guerre à l’Amérique !

Si vous répondez non, vous pouvez considérer qu’un krach économique global à la japonaise (de type année 90) va frapper de plein fouet l’Empire du Milieu… et ce n’est plus qu’une question de semaines.

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Philippe Béchade
Philippe Béchade
Rédacteur en Chef de la Bourse au quotidien

 

Philippe Béchade rédige depuis 15 ans des chroniques macro-économiques et boursières ainsi que de nombreux essais financiers.

Intervenant régulier sur BFM Business depuis mai 1995, il est arbitragiste de formation, analyse technique et fut en France l’un des tout premiers traders et formateur sur les marchés à terme. Rédacteur et analyste contrarien pour la Bourse au Quotidien, vous trouverez son fil de news en temps réel sur cette page ou sur Twitter

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