Ce que pense – ou est censé penser – le marché à la mi-2018

Rédigé le 9 juillet 2018 par | Toutes les analyses Imprimer

optimisme_recordDavid Kostin (Goldman Sachs), Richard Turnill (BlackRock), l’éditorialiste Mark Hulbert… Ces stratégistes habitués des plateaux télé de chaînes financières aux heures de grande écoute ont un point commun : ce sont tous des « permabulls » impénitents, qui récitent avec ferveur le bréviaire de la « pensée unique » (ce qui inclut l’obligation d’encenser les banques centrales et de marteler qu’il n’existe pas d’alternative aux actions) et qui pronostiquent – qu’il pleuve ou qu’il vente – une hausse de 10 à 15% des indices boursiers au cours des 12 prochains mois… « mais pas en ligne droite car il faut parfois reprendre son souffle ».

Le trio était très circonspect lors de l’élection de Donald Trump, mais il a découlé de celle-ci une hausse funiculaire de 15 mois (de mi-novembre 2016 à fin janvier 2018) qu’aucun n’avait pronostiquée.

Pour autant, tous se targuent, chiffres à l’appui, d’avoir surperformé le S&P500 à l’issue de ces quinze mois glorieux, puis des cinq suivants… comme s’ils avaient tout prévu ! Sauf qu’ils n’anticipent rien et ne prennent aucune décision stratégique qui les désignerait comme des francs-tireurs… et leur fermerait la porte du statut de « sherpa ».

Diplômée de l’Université de Chicago (qui règne sur la pensée économique américaine et la politique monétaire de la FED depuis 30 ans), Kate Moore a quant à elle officié tour à tour chez Morgan Stanley IM, Bank of America puis JP Morgan Private Bank. Elle vient d’obtenir le poste de chef stratégiste « actions » pour le monde chez BlackRock, le numéro un mondial des ETF et de la gestion indicielle.

Ce que pense Kate Moore est plus qu’un simple avis, c’est en fait l’essence même de ce que pense le marché. Elle est telle le capitaine qui ne se préoccupe que de naviguer « vent arrière », et dans son cas la destination importe peu : ce qui compte, c’est que l’impression de vitesse grise les passagers et qu’ils en redemandent.

A partir de là, tous les vents sont porteurs, pourvu qu’ils soufflent avec suffisamment de consistance, et le pire demeure ce calme plat qui mettrait à l’arrêt la turbine à commissions de gestion.

La FED et la BCE déploient des stratégies bien différentes

La remontée des taux directeurs de la FED 25 points de base tous les trimestres jusqu’à juin 2019 est une bonne nouvelle pour le marché : Jerome Powell et ses collègues manifestent ainsi leur confiance dans la robustesse du cycle de croissance.

La Réserve fédérale américaine a également décidé de « communiquer » à l’issue de chacune de ses réunions (et non plus une fois sur deux), ce qui suppose une politique monétaire plus réactive et plus souple. Au diable donc les dernières statistiques, qui ont révélé pêle-mêle une modération des salaires aux Etats-Unis et un ralentissement des dépenses des ménages, en sus d’un coup de frein conjoncturel du côté des pays émergents.

De son côté, la banque centrale européenne temporise (à outrance ?) puisque aucune hausse de ses taux directeurs n’interviendrait avant la seconde moitié de l’année 2019. Cette temporisation provient d’un risque « équilibré » entre inflation et accélération du PIB, et c’est « goldilocks », donc ça n’est que du bon !

Pendant ce temps, les investisseurs s’alarment du risque de guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine, avec le risque d’une escalade généralisée à l’ensemble des grands pays développés.

Pour autant, le pire n’est jamais certain et personne n’y a intérêt, aussi cette contagion n’a-t-elle que peu de chance de survenir. C’est ce que la résilience des marchés nous enseigne.

Des marchés qui, en y réfléchissant bien, maintiennent leur confiance en Donald Trump. Le président américain s’est tant vanté d’être à l’origine du plus puissant « bull market » depuis 1998/1999 qu’il ne va pas tout de même pas tout gâcher en tenant ces promesses protectionnistes qu’il se sent obligé de débiter à longueur de tweets pour amadouer ses électeurs dans l’optique des élections de mi-novembre !

La mise en œuvre de surtaxes douanières sur (au moins) 34 Mds$ de produits chinois a certes entraîné une riposte symétrique et immédiate de Pékin, ce qui crée une situation ponctuellement inconfortable pour les investisseurs, mais c’est peut-être la meilleure opportunité d’achat qui se soit présentée depuis mi-février.

Les problèmes deviennent des solutions

Loin de ces escarmouches entre les États-Unis et la Chine, Kate Moore invite les épargnants à rester concentrés sur les résultats des entreprises, lesquels vont il est vrai être durablement dopés par les baisses d’impôts sur les sociétés chères au locataire de la Maison-Blanche. « Le momentum favorable des bénéfices des entreprises se prolonge à l’horizon 2019, les risques de perdre de l’argent sont très faibles », assure l’experte.

Et parmi les sociétés cotées qui affichant un bon « momentum », il y a les valeurs technologiques ; dont le niveau de valorisation (très ou trop) élevé est justifié par une bonne visibilité et par une progression des résultats qui surpasse à chaque fois les attentes les plus optimistes. « La valeur intrinsèque de ces sociétés s’en trouve renforcée », commente Kate Moore.

En ce qui concerne les entreprises qui affichent des taux de croissance plus modestes, les gérants peuvent y trouver la sécurité d’une gestion prudente et conservatrice avec des investissements au compte-gouttes, une chasse aux coûts de production, un renforcement des marges… et des rachats d’actions pour celles qui ont les moyens de s’endetter.

Un montant record de 900 Mds$ est déjà programmé cette année, soit l’équivalent d’un « quantitative easing »

Loin devant les Blackrock, Calpers, JPMorgan et autres HSBC, les premiers acheteurs d’actions depuis un an – et pour les 12 prochains mois – ne sont autres que les entreprises elles-mêmes !

Une telle raréfaction du « papier » est sans précédent dans l’histoire de Wall Street. Il n’y a qu’à se laisser porter, d’autant que le statut retrouvé du dollar de monnaie refuge planétaire résout le problème des flux nécessaires au refinancement des déficits américains.

Et voilà, tous les problèmes sont transformés en solutions !

Ce serait rassurant si tout cela n’était pas que du vent… Un vent dont tout le monde ignore en réalité la direction !

Une semaine boursière à haut risque… sauf pour les indécrottables optimistes

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Philippe Béchade
Philippe Béchade
Rédacteur en Chef de la Bourse au quotidien

 

Philippe Béchade rédige depuis 15 ans des chroniques macro-économiques et boursières ainsi que de nombreux essais financiers.

Intervenant régulier sur BFM Business depuis mai 1995, il est arbitragiste de formation, analyse technique et fut en France l’un des tout premiers traders et formateur sur les marchés à terme. Rédacteur et analyste contrarien pour la Bourse au Quotidien, vous trouverez son fil de news en temps réel sur cette page ou sur Twitter

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