BP dilue sa cote dans sa marée noire

Rédigé le 3 juin 2010 par | Matières Premières Imprimer

Tous les jours, et dès 16h00 au 0899 88 20 36* Philippe Béchade analyse pour vous les marchés, les rumeurs qui animent les salles de trading, et vous propose SA stratégie pour profiter ou contrer les mouvements boursiers.

« Drill, baby, drill« … Souvenez-vous, c’était le slogan de la campagne de Sarah Palin, la colistière du candidat républicain McCain aux présidentielles américaines de 2008. Par ces paroles, elle cherchait à encourager le forage pétrolier sur le sol américain ainsi qu’en Alaska, l’Etat dont elle était gouverneur et qui avait subi 20 ans auparavant la pire pollution de l’histoire des Etats-Unis suite au naufrage de l’Exxon Valdez (le 24 mars 1989).

L’explosion de la plate-forme Deepwater Horizon constitue une sorte de Tchernobyl des mers. Les points communs avec la catastrophe ukrainienne de 1986 ne manquent pas. Un mois et demi après l’accident, la situation est toujours hors de contrôle — et le restera pour plusieurs semaines de l’aveu même de British Petroleum.

Le milieu naturel est contaminé sur des dizaines de milliers de kilomètres carrés. Les moyens technologiques susceptibles de contenir la pollution sont inexistants… et la pose d’une sorte de sarcophage bricolé à la hâte pour contenir la fuite s’est avérée un échec cinglant.

En matière d’énergie — nucléaire ou non — le risque zéro n’existe pas. Quelles que soient les précautions prises et l’argent investi, Deepwater Horizon était une plate-forme pétrolière récente et possédait des équipements dernier cri — elle fut assemblée en 2001. A l’exception de ceux permettant de stopper une fuite de pétrole goudronneux à 1 600 mètres de profondeur. D’ailleurs, il ne s’agit pas de négligence ou de souci d’économie, ils n’existent pas tout simplement !

Une fuite à 18 milliards de dollars

Et c’est bien ce qui affole les actionnaires de BP. La société s’est engagée à assumer tous les coûts induits par la catastrophe. Et pourtant, chaque jour qui passe convainc les investisseurs qu’ils ne sont pas quantifiables. Une seule certitude, l’ardoise va s’avérer autrement plus salée que pour l’Exxon Valdez — elle s’était élevée à 4,3 milliards de dollars pour le groupe texan–, ne serait-ce que par le jeu de l’application du Oil Pollution Act.

Votée en 1990 en réaction à la pollution des côtes de l’Alaska, cette loi prévoit une amende maximale de 3 000 dollars par baril déversé dans la nature.

Au cours des premières semaines suivant l’accident, BP avait évalué le débit quotidien à 5 000 barils par jour… mais le pétrolier vient d’avouer que la réalité serait plus proche de 15 000 — et peut-être même 20 000. Soit une pénalité de 50 à 60 millions de dollars par jour (si la loi était strictement appliquée), multipliée par 40 jours (duré de la fuite, et c’est loin d’être terminé).

Les marchés ont vite fait le calcul et intègrent déjà un coût de 2 milliards de dollars… auquel il faudra rajouter une perte d’exploitation de 6 millions de dollars par jour, puis les frais techniques déjà engagés pour tenter de colmater la fuite.

Sans oublier des centaines de millions de dollars de dédommagements au profit des victimes (ouvriers tués dans l’explosion, riverains du golfe du Mexique) et les lourdes condamnations pécuniaires à prévoir — des milliers de plaintes vont être instruites par les tribunaux américains. Les experts d’UBS (l’Union des banques suisses) chiffrent à 18 milliards de dollars, au minimum, le coût de la facture finale — les profits 2009 s’élevaient à 17 milliards de dollars.

Les autorités fédérales — de la Louisiane à la Floride en passant par la Nouvelle-Orléans notamment — estiment qu’un demi-million de professionnels vivant de la pêche ou de la transformation des produits de la mer puis du tourisme sans oublier les emplois induits à l’échelon local vont devoir suspendre leur activité pour une durée indéterminée.

Cette poignée d’Etats du Sud fournissent à eux seuls 50% du poisson et 80% des crustacés consommés en Amérique. Là encore, BP s’est engagé à payer… mais la question du combien reste en suspens.

Analyse d’une désintégration annoncée

Face à un tel degré d’incertitude, les marchés vendent… et depuis l’échec de l’opération top kill du dernier week-end de mai, il s’agit de ventes à tout prix. En effet, aucune bonne nouvelle ne semble pouvoir endiguer l’effondrement des cours.

Le seul scénario de rebond consiste dans des vagues de rachat opérées par des vendeurs à découvert… mais qu’est-ce qui pourrait les inciter à couper leurs positions short dans les conditions actuelles ?

Même les rumeurs d’éventuel raid hostile de la part de l’un de ses concurrents ne sont pas jugées crédibles car si la capitalisation boursière a déjà fondu de 60 milliards de dollars, rien ne permet d’estimer à quel niveau devrait s’interrompre le processus de désintégration amorcé le 21 avril dernier — depuis un zénith de 658 pence à Londres.  Et d’autant plus s’il apparaît que des nappes de pétrole « entre deux eaux » ont commencé à dériver vers la Floride et le chapelet d’îles touristiques qui s’étendent jusqu’à Key Largo.

La chute de BP atteint à présent -40%. C’est l’équivalent du ratio de Fibonacci, dont -20% depuis le 1er juin et l’ouverture d’un gap sous les 495 pence. Le cours vient de retracer son plancher de la mi-mars 2009 ou de la mi-octobre 2008 (400/415 pence) mais la pression vendeuse demeure intense.

Il pourrait effectivement se produire une réaction technique dans cette zone parce que ceux qui ont shorté le titre sur la cassure de la MM100 (620 pence) puis du support majeur des 565 pence — ex-plancher annuel du 5 février–  ont une plus-value colossale à matérialiser… mais le flux de nouvelles (newsflow) risque de demeurer aussi sombre que les flux de pétrole s’échappant du puits depuis le 20 avril dernier.

Il ne saurait être exclu de voir BP enfoncer ses planchers de l’été 2003 pour retracer son plancher des 370 pence du 10 octobre 2008 ou du 12 mars 2003, voire le plus bas historique des 350 pence du 27 janvier 2003…

Et rien ne prouve que la débâcle s’arrêtera précisément à ce niveau précis. Si les opérateurs pressentent que BP menace de jouer la carte de la faillite pour dissuader la justice américaine de réclamer des dédommagements qui excèdent les projections de profits futurs, lesquels semblent en effet très compromis aux yeux des analystes.

Acheter BP sur le seuil des 400 pence, c’est s’exposer à un risque de perte théorique de -10% qui ne semble pas effrayant en regard d’une chute verticale de -40% déjà effectuée… mais à l’image du caractère singulier et sans précédent de la catastrophe en cours, le scénario graphique pourrait s’avérer tout aussi hors norme.

En conclusion « Don’t drill baby, don’t drill« . Pour reprendre la formule de Mathieu Lebrun dans un récent billet pourtant sur le même sujet, « BP va encore broyer du noir« .

Attention à ne pas creuser les pertes en cas d’achat contrarien si les 400 pence ne tiennent pas.

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Philippe Béchade
Philippe Béchade
Rédacteur en Chef de la Bourse au quotidien

 

Philippe Béchade rédige depuis 15 ans des chroniques macro-économiques et boursières ainsi que de nombreux essais financiers.

Intervenant régulier sur BFM Business depuis mai 1995, il est arbitragiste de formation, analyse technique et fut en France l’un des tout premiers traders et formateur sur les marchés à terme. Rédacteur et analyste contrarien pour la Bourse au Quotidien, vous trouverez son fil de news en temps réel sur cette page ou sur Twitter

4 commentaires pour “BP dilue sa cote dans sa marée noire”

  1. il semble que personne ne va bouger un petit doigt pour sauver BP….les concurrents pourront récupérer les depouilles si la faillite arrive un jour. Ensuite BP n’aura plus les moyens de se maintenir dans la course à l’exploration. Enfin, BP est la victime expiatoire que l’opinion publique réclame…Et Barack Obama est un politique qui aime l’opinion publique !

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