Bill Gross et le Bund : short du siècle ou coup de bluff ?

Rédigé le 23 avril 2015 par | Matières Premières, Toutes les analyses Imprimer

Ben Bernanke, en marge de ses démarches visant à intégrer le comité directeur d’un des plus puissants hedge funds du monde, conduit à travers son blog une « réflexion sur l’avenir des politiques monétaires ».

Une des pistes consisterait – je le cite : « à faire découler l’ajustement des taux d’une équation mathématique, basée sur des critères objectifs, afin de mener une politique monétaire aussi transparente et automatisée que possible ».

Une telle méthode a déjà été partiellement testée au cours de la décennie 1990 (les années Clinton) sous l’appellation de  « règle de Taylor ». Elle a littéralement volé en éclats en même temps que l’explosion de la bulle Internet… Le prédécesseur et mentor de M. Bernanke, Alan Greenspan, l’a enterrée sans remords en réduisant de moitié les taux directeurs en quelques semaines. Pareil abandon illustre le fait que les objectifs des banques centrales ne peuvent être immuables durant plusieurs décennies : la priorité peut être accordée tantôt à l’inflation, tantôt à la croissance et l’emploi.

Et Bernanke ne parle évidemment pas de la politique de change qui permet de détruire confortablement la dette sans passer par la case rigueur. Ben Bernanke ajoute que l’objectif d’inflation pourrait varier radicalement par rapport au pivot historique des 2% et passer à 4% ou à 1%… en fonction du contexte.

Idem pour la croissance : la Banque Centrale peut alors recourir légitimement au quantitative easing pour redynamiser l’activité économique… mais cela doit demeurer un outil exceptionnel et non une norme, comme c’est devenu le cas aux États-Unis, en Europe et au Japon ces dernières années.

Cela revient à entériner le principe du « ça dépend des chiffres, on verra » déjà largement popularisé par Janet Yellen et ses principaux bras droits et gauche que sont Richard Fischer (le N°1) ou William Dudley, le patron de la très puissante FED de New York qui supervise la gestion des 4.500 Mds$ de bilan de son institution.

À quand la fin de la collusion banques systémiques / banques centrales ?

La collusion entre les banques centrales et les banques systémiques est devenue trop évidente et Janet Yellen comme Mario Draghi sont devenus les otages des marchés (lesquels se résument désormais à quelques dizaines de banques d’affaires, de fonds de pension plus riches que des États et des hedge funds disposant d’une force de frappe qui se mesure en centaines de milliards de dollars). Toutes ces entités se sont accoutumées à faire de l’argent avec de l’argent, en totale déconnection avec l’économie réelle : supprimer la perfusion de drogue monétaire serait un choc qui provoquerait immédiatement la dislocation d’un système financier qui repose sur de l’argent imaginaire.

Une perspective tellement effrayante que Ben Bernanke n’en souffle mot : il se contente de vagues généralités sur le caractère souhaitable d’une « normalisation » de la politique monétaire. Mais personne n’a jamais « normalisé » un bilan – c’est à dire un encours d’actifs financiers – qui a quintuplé en 5 ans et qui est constitué majoritairement de créances irrécouvrables ou à la valeur plus qu’incertaine.

Depuis 2009 aux États-Unis, depuis fin 2013 au Japon et depuis l’été 2012 puis surtout 2015 en Europe, c’est la « big bad banque centrale »  (BBBC) qui fait le prix. Mais le prix n’est pas la valeur… et la valeur, ce sont les épargnants qui la déterminent en acceptant ou non d’avancer de l’argent à un état ou une entreprise, contre rémunération.

Cette rémunération n’existe plus pour un quart des émissions obligataires en Europe et devient quasi-nulle pour les deux tiers (et totalement nulle – toutes échéances confondues – sur le Bund dont nous allons parler).

En ce qui concerne les entreprises, elles empruntent non plus pour investir mais pour racheter massivement leurs propres titres : alors certes, elles le font pour assurer le versement d’un dividende, mais elles ne peuvent nullement garantir la préservation de la mise de départ. Et si conserver des titres gonflés à l’hélium apparaît d’emblée risqué, tous les détenteurs ne sont pas exposés de façon homogène : imaginez-vous tenter de sortir d’une SICAV en transmettant l’instruction le lendemain d’un trou d’air, alors que les institutionnels auront purgé tous leurs ordres d’achat depuis la veille…

Ben Bernanke nous parle d’équations, d’automatisation de processus, de pilotage des priorités… mais il occulte l’impératif catégorique qui régit une économie de marché : il s’agit tout bonnement d’entretenir l’existence d’un marché qui soit le plus efficient possible.

Ce terme semble avoir disparu du vocabulaire de Ben Bernanke ainsi que de celui de Mario Draghi. Il a cependant été vaguement évoqué par Benoît Coeuré, il y a deux mois, qui prétendait que la BCE était soucieuse de ne pas altérer la capacité des marchés à déterminer la valeur d’un actif.

Un contexte financier fébrile mais profitable ?

Si vous accordez le moindre crédit à une telle profession de foi, sachez que ce n’est pas le cas de Bill Gross qui fut longtemps le plus gros gérant de portefeuille obligataire de la planète (l’ex-patron de PIMCO parti chez Janus Capital). Il vient de déclarer que le prochain « coup du siècle » – celui qui n’arrive qu’une fois dans la vie d’un gérant obligataire et suffit à faire sa fortune –  sera le short du Bund allemand.

Il ne précise pas à quel niveau il conviendra d’en vendre à découvert, ni bien-sûr quand et avec quel timing… mais le fait qu’il évoque publiquement cette stratégie pour la première fois de sa carrière tout en prétendant ne pas connaitre le moment opportun nous incite à penser qu’il a peut-être déjà pris quelques dispositions en ce sens.

Iriez-vous, en tant que super initié pesant plus de 1 000 Mds$, avertir vos concurrents (et tout ce que le vaste monde comporte de suiveurs serviles) que votre prochaine prise de position sera le short des bons du Trésor allemand, un pays qui n’a plus de dette et dégage des excédents budgétaires ?

Soit il ne le fera jamais parce que le jour où il bouge le petit doigt, tout le monde lui passera devant, soit il est déjà positionné en prévision de l’éclatement d’une méga-bulle obligataire… et soyez dans ce cas bien persuadés qu’il a au moins déjà 2 coups d’avance sur le marché.

En tant que particuliers, imiter Bill Gross n’est pas dans l’ordre du possible à moins de disposer d’une petite trésorerie de 20 M$. Mais il y a tout de même un moyen de gagner très gros si, après avoir atteint un rendement zéro (0,05% jeudi dernier), le Bund 2025 commence à se dégrader.

Une tension des taux allemands signifierait que rien ne va plus sur la planète finance, que la situation échappe à la BCE.

Si le Bund dégringole, essayez d’imaginer la débâcle sur le DAX 30 qui vient de culminer à 12.390Pts, soit une surperformance de 50% par rapport au précédent record de 2007 alors que les profits des entreprises allemandes restent relativement comparables.

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Il y a peut-être déjà quelque chose de cassé dans la mécanique haussière du DAX30 qui avait plongé de -5,6% la semaine dernière malgré des Bunds au zénith et un rendement égal au zéro absolu.

Il ne parvient même pas à aligner plus de 2 séances de hausse consécutive alors que le CAC40 fait la passe de 3 sans forcer son talent : si le DAX30 rechute sous les 11.700Pts, cela validera un puissant signal baissier que vous pouvez exploiter au mieux en achetant l’ETF double short du DAX : le LYXOR ETF DAX DS2 (FR0010869495-DSD)

Philippe Béchade
Philippe Béchade
Rédacteur en Chef de la Bourse au quotidien

 

Philippe Béchade rédige depuis 15 ans des chroniques macro-économiques et boursières ainsi que de nombreux essais financiers.

Intervenant régulier sur BFM Business depuis mai 1995, il est arbitragiste de formation, analyse technique et fut en France l’un des tout premiers traders et formateur sur les marchés à terme. Rédacteur et analyste contrarien pour la Bourse au Quotidien, vous trouverez son fil de news en temps réel sur cette page ou sur Twitter

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