Ben Bernanke, éclaire la réalité des marchés… avec des lunettes de soudeur

Rédigé le 4 juin 2015 par | Analyses indices, Autres indices, Toutes les analyses Imprimer

Hier, alors que les marchés obligataires européens saluaient la conférence de presse de Mario Draghi par une envolée des taux longs au-delà des précédents plus-hauts annuels (1,2% sur les OAT, 0,8% sur les Bunds), Wall Street, de son côté, se rassurait sur l’absence de risque de bulle boursière à la lumière des dernières saillies  de « Ben le bloggeur », alias « Ben l’hélico », alias « Ben la planche à billets ».

Oui : Ben Bernanke ose  – depuis sa retraite dorée à l’ombre des hedge funds les plus puissants de la planète – contredire Janet Yellen quant à l’actuel risque d’instabilité des marchés financiers. Il y a un mois de cela, sa remplaçante à la tête de la banque centrale américaine, tirait la sonnette d’alarme sur le niveau des marchés actions.

Pourquoi l’ancien président de la Fed dément-il sa remplaçante ?

Selon lui, il n’y a pas, à l’heure actuelle, de symptômes indiscutables attestant la formation de bulles d’actifs : les marchés pourraient effectivement reprendre leur respiration, le temps que prenne fin le suspens relatif au timingde la normalisation de la politique monétaire, Ensuite, Wall Street s’accoutumera à un environnement de taux favorables à l’activité économique et à l’appréciation des actifs financiers. Sans mauvais jeu de mots : quel crédit accorder à une telle analyse ?

Une Fed désormais incapable de normaliser les marchés…

Nous doutons fortement que la Fed soit en mesure de normaliser quoi que ce soit parce que la normalité a été abolie par Ben l’hélico, lequel a transformé les marchés en junkies accrocs à la morphine monétaire. Aujourd’hui, leur cerveau est grillé, leur système nerveux profondément altéré, le sentiment de manque est devenu irréversible… Nulle cure de désintoxication n’en viendra à bout.

L’omelette monétaire ne peut pas être retransformée en une demi-douzaine de jaunes flottant au milieu d’une soupe d’albumine.

Ben Bernanke estime aussi que l’inflation est loin de constituer une menace imminente. L’indice PCE qui lui servait à mesurer l’évolution des prix – telle que la ménagère le ressent dans son budget – ne montre toujours pas le moindre frémissement. La Fed est donc loin d’être dans l’urgence de relever ses taux.

Mieux encore : la Fed, à l’heure actuelle, ne serait ni en avance ni en retard. De même, les marchés ne seraient pas non plus en surchauffe, comme le démontre un rythme de progression de plus en plus lent : rien dans la structure des graphiques US ne traduit la moindre panique à la hausse caractéristique d’une fin de bulle.

…et déconnectée de l’économie réelle

Sauf que… le thermomètre de l’inflation brandi chaque mois sous le nez des ménages ne rend évidemment pas compte de la réalité qu’affronte le citoyen lambda : c’est l’une plus révoltante escroquerie intellectuelle de la « science économique » du XXème siècle.

Jugez-vous-même de la qualité de l’indicateur de l’inflation… S’en trouvent exclus : la hausse des frais de scolarité, le coût des soins et des médicaments, des loyers, de la dépendance pour les seniors, des taxes, des actes administratifs et des procédures judiciaires.

La jauge de l’inflation de la Fed, c’est l’équivalent de lunettes de soudeur : elle ne laisse passer que l’éclat des quelques étincelles tirant sur l’ultraviolet… le reste du spectre de la lumière est intégralement absorbé et la Fed est formelle : ses yeux ne sont frappés par aucune lumière vive qui menace sa rétine. Conclusion : il fait nuit et la nuit est douce ; dormez braves gens !

Ben Bernanke réfute également le reproche selon lequel ses trois QE ont accru les inégalités et enrichi les ultra-riches (qui détiennent 85% des actifs gonflés à l’hélium par ses bons soins) dans des proportions et des vitesses comparables à l’oligarchie de certaines républiques bananières.

Si les richesses sont mal redistribuées, ce n’est pas la faute de la Fed mais du gouvernement : la Fed n’y est pour rien si les ultra-riches payent entre 8 et 15% d’impôts quand un agent de maîtrise supporte un taux de 25% et un cadre supérieur 33%. Ce n’est pas la Fed qui autorise des ristournes fiscales aux riches et qui sous-taxe les revenus du capital ou celui des fondations (les revenus financiers y sont imposés à un taux de… 2%).

Les QE ont par ailleurs empêché – c’est lui qui le dit – qu’il y ait davantage de personnes au chômage, donc un appauvrissement des plus pauvres : autrement dit, la Fed a su contenir l’accroissement des inégalités par le bas.

Enfin, des taux bas ont favorisé les ménages endettés en soulageant leur budget de mensualités asphyxiantes : autrement dit, les esclaves de la dette doivent se réjouir de recevoir moins de coups de fouet.

De même, « Ben le bloggeur » évite soigneusement d’aborder le sujet de l’épargne dépourvue de rendement à cause de la politique de taux zéro et la répression financière qu’il a menée de 2008 à 2014 et quine laisse pas d’autre choix que d’acheter des actifs survalorisés, susceptibles de perdre 50 à 70% de leur valeur en l’échange d’un rendement théorique qui n’excède pas 1,9% sur le S&P et à peine 1,5% sur le Nasdaq. Et encore, un tiers de ce « rendement » est généré grâce aux  rachats de titres par les groupes cotés.

Ben Bernanke, (dernier ?) grand consolateur des marchés

Wall Street peut tenter de se rassurer à bon compte avec les derniers commentaires de Ben Bernanke : la stratégie de la Fed n’a entrainé ni bulle d’actifs ni aggravation des inégalités… Donc il n’y a pas de raisons qu’une hausse de taux provoque un ajustement brutal des valorisations !

Réciproquement, le QE de la BCE ne provoque pas davantage de bulle boursière en Europe, comme le démontre la correction de -8,5% de Francfort en 5 semaines. Le DAX a déjà reperdu plus de 1 000 points, et ce malgré le merveilleux alignement des planètes au-dessus de l’Eurozone.

Sous le plancher crucial des 11 300 points, le prochain objectif à la baisse devrait se situer vers 10 454 points, le gap resté béant depuis le 21 janvier dernier : le DAX30, c’est le précurseur de ce qui attend Wall Street dès que le dollar aura stoppé sa décrue.

Du côté des obligations, le rendement des T-Bonds vient de refranchir les 2,25% pour s’attaquer au zénith annuel des 2,36% du 12 mai dernier. En Europe,  le taux des OAT vient d’exploser à 1,20% (contre 0,40% il y a 2 mois), celui des Bunds teste les 0,80% (contre 0,1% fin mars).

CAC 40

Autrement dit, Ben Bernanke – et une bonne partie des aficionados des banques centrales – ne semblent se rendre compte de rien. Leurs lunettes de soudeur bien plaquées sur le visage, ils poursuivent leur course et, tel  le coyote… leurs pattes continuent de s’agiter dans le vide… avant de soudainement plonger comme une enclume… ou, en l’occurrence, comme le DAX ?

Philippe Béchade
Philippe Béchade
Rédacteur en Chef de la Bourse au quotidien

 

Philippe Béchade rédige depuis 15 ans des chroniques macro-économiques et boursières ainsi que de nombreux essais financiers.

Intervenant régulier sur BFM Business depuis mai 1995, il est arbitragiste de formation, analyse technique et fut en France l’un des tout premiers traders et formateur sur les marchés à terme. Rédacteur et analyste contrarien pour la Bourse au Quotidien, vous trouverez son fil de news en temps réel sur cette page ou sur Twitter

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