Attention danger : tous les experts sont désormais haussiers !

Rédigé le 12 novembre 2015 par | Autres indices, Cac 40, Toutes les analyses Imprimer

Les bulls, ces fiers partisans d’un marché haussier, sont bel et bien lâchés, tête baissée et les cornes en avant, ils soulèvent un impressionnant nuage de poussière. Mais… attendez un peu, regardez-y de plus près : s’agit-il bien de ces indomptables taureaux ? Ne serait-ce pas plutôt un simple troupeau de vaches cherchant à nous impressionner en se donnant un air terrible ?

Réflexion faite, je pencherais plutôt pour un troupeau de vaches folles : elles sont aisément reconnaissables, non pas grâce à un entonnoir posé sur leur tête, mais à leurs meuglements hystériques.

Tendez l’oreille : au milieu du tumulte, vous entendrez des « all in on stocks » (ce qui, au poker, signifie « tapis », cependant, dans notre cas, c’est à Wall Street que l’on mise tout), des « This market will double » – « Ce marché va doubler », le dernier titre choc d’une chronique à succès de Mark Hulbert – ou encore « Get fully invested in equities », ce qui dans langue de Molière donne : « Un portefeuille, c’est 100% d’action ou c’est bidon ».

Des experts… en marchés manipulés

Cette dernière opinion émane de Jeff Reeves, l’éditeur d’Investor’s Place, qui a également connu l’honneur d’être en « Une » de la page d’accueil de Marketwatch mercredi, après avoir également sévi dans Forbes, le Wall Street Journal, The Street.com, etc.

Jeff Reeves, c’est un peu l’équivalent de Bill Bonner : comme lui, il publie très régulièrement des analyses et des lettres d’investissement… cependant c’est aussi son antithèse. Seulement, il est bien jeune, ce qui explique peut-être que, d’un point de vue économique et financier, il ne possède qu’une moitié de cerveau alors que Bill Bonner en possède trois.

Cela fait donc, dans le monde schizophrène dans lequel nous plongent les banques centrales, un cerveau et demi pour Bill, et il faut bien ça pour comprendre le degré de folie – ou d’illusion de toute puissance sans aucune maîtrise des conséquences – qui les anime.

Jeff Reeves, c’est un pur produit générationnel de la manipulation des taux par la FED : il n’a jamais connu, ni vu, fonctionner un marché confronté à un resserrement monétaire ou à l’éclatement d’une bulle. Jugez plutôt : il a commencé à percer dans les médias en 2010, c’est un bull dans l’âme. Et, en 150 ans d’histoire, jamais un bull n’a pu être porté par des marchés plus bullish que ceux d’aujourd’hui qui ont conservé la même tendance depuis 2009.

Ainsi, Jeff Reeves n’est qu’un produit de son temps, et comme il n’en a pas connu d’autre, il épouse sa logique et ses codes de façon totalement sincère et spontanée… et cela lui réussit très bien, pour l’instant…

Des stratèges… à la mémoire bien courte

On pourrait presque ne pas lui en vouloir, car il ignore à peu près tout de ce que vécurent les investisseurs obligataires en 1994, les spéculateurs sur les devises en 1997 et 1998, les fans des dot.com des années 1999 et 2000 et les enragés de dérivés de prêts immobiliers de 2005 à 2007.

Devinant qu’il pourrait être lu par des commentateurs plus expérimentés que lui, il dégaine – et il n’est pas le seul : Mark Hulbert fait exactement la même chose – l’argument imparable suivant : « oubliez ce que vous connaissez, faites table rase des critères d’évaluation hérités du passé, notre monde a complètement changé et les « anciens » (ceux âgés de 36 ans et au-delà) ne le comprennent plus.

Pourtant, il me semble bien qu’au poker un tricheur reste un tricheur, qu’il se serve de ses « doigts magiques » et de boniments face à des adversaires de chair et d’os, ou qu’il se serve de combines informatiques pour truquer des milliers de parties de poker en ligne, jouées en simultané. Car, peu importe le degré de technologie déployée, la finalité reste la même : plumer les autres joueurs à leur insu.

Les brasseurs d’argent qui « travaillent » sous la haute protection – et avec l’argent– des banques centrales ne se comportent guère différemment… Cependant, ils bénéficient d’un double avantage par rapport au tricheur solitaire, qui lui, risque le goudron et les plumes. En effet, ils connaissent l’ordre des cartes qui vont sortir du sabot (car ce sont eux-mêmes qui les y placent) et si un adversaire veut faire monter les enchères, la Banque centrale leur avance des jetons en mode no limit.

Les Banques centrales, ces gérants de grands casinos

Le problème c’est que, depuis 2010, personne n’a jamais été assez téméraire pour relancer du même montant et dire « tu bluffes, je te vois ». Eh oui : face aux Banques centrales et leurs complices « systémiques », même avec un carré d’as, tout le monde finit par jeter sa main… de peur de la sortie d’une quinte flush.

Et la quinte flush, la BCE l’a posée sur le tapis il y a 3 semaines, sous forme d’une promesse implicite d’allongement du QE (alors qu’il n’y avait qu’un brelan de deux en face d’elle) : cela a renvoyé le CAC40 au-dessus des 5 000 points, l’Euro-Stoxx50 vers les 3 500 pts et le DAX30 vers les 11 000 pts.

Désormais, c’est une 7ème semaine de hausse consécutive qui est en jeu, la partie est presque gagnée, les indices achevant de rééditer le scénario du 15 octobre au 5 décembre 2014… mais avec une performance encore plus spectaculaire que l’an passé.

Ce sont les « valeurs » dollar qui se sont naturellement distinguées alors que le « verbe magique » de Mario Draghi a surtout fait disparaître 5% de la valeur de l’euro en quelques jours, et tout espoir de retour d’une rémunération sur les dettes à maturité courtes : les rendements négatifs s’étendent de 2 à 5 ans, du sud au Nord.

Ces taux négatifs sont une spoliation délibérée de l’épargne du « grand public » tandis qu’une infime minorité de gros joueurs se gavent de plus-values sur l’encours des emprunts d’État qu’ils détiennent. Ces mêmes joueurs sont payés pour emprunter de l’argent (sur des maturités courtes), argent qui va leur permettre d’accroitre leur « leviers » sur les emprunts offrant un semblant de rémunération (les maturités longues).

Plus le levier est important (la demande de papier devient artificiellement élevée, et cela dure depuis 6 ans) plus cela écrase le rendement des bons du trésor à 10, 15 ou 20 ans… et prive l’épargnant de rendement. Et c’est parce que personne ne voit comment les banques centrales pourraient inverser cette mécanique sans provoquer un cataclysme financier que des dizaines de milliers Mark Hulbert ou des Jeff Reeves en col blanc (appelez-les gérants, stratèges, arbitragistes, patrons de family offices, etc.) parient que cette fuite en avant ne peut que s’accélérer. Et qu’il y en a encore pour des années avant que le système ne se désintègre… d’où la conclusion imparable qu’il faut rester investi à 100% en actions, sauf si nous sommes à la veille de la catastrophe.

Mais comment peut-on savoir que l’on se situe à la veille d’une catastrophe, hein ? Bien malin qui pourrait le dire ! Pourtant, il existe un moyen très simple de le savoir : c’est quand les benêts, les suiveurs opportunistes, les cyniques (les « initiés ») se répandent unanimement en commentaires et en chroniques de type « le véritable danger, c’est de rester hors du marché car s’il vient de tripler de valeur, ce n’est qu’un hors d’œuvre : d’ici 2020, les banques centrales se sont jurées de le faire doubler ».

Lorsque le meuglement des vaches folles commence à couvrir le bruit des rotatives des banques centrales, c’est que la désintégration est imminente. Nous y voilà !

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Philippe Béchade
Philippe Béchade
Rédacteur en Chef de la Bourse au quotidien

 

Philippe Béchade rédige depuis 15 ans des chroniques macro-économiques et boursières ainsi que de nombreux essais financiers.

Intervenant régulier sur BFM Business depuis mai 1995, il est arbitragiste de formation, analyse technique et fut en France l’un des tout premiers traders et formateur sur les marchés à terme. Rédacteur et analyste contrarien pour la Bourse au Quotidien, vous trouverez son fil de news en temps réel sur cette page ou sur Twitter

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