Alice au pays des merveilles triomphe sur les marchés

Rédigé le 9 novembre 2015 par | Autres indices, Cac 40, Toutes les analyses Imprimer

Allez, on se fait plaisir, on se fait un petit selfie avec l’écran d’ordinateur ouvert sur la page CAC40 qui affiche 5 008 pts, on enregistre un GIF de quelques secondes avec le pouce levé et un clin d’œil canaille… et on se repasse la séquence en boucle… histoire de bien se convaincre que le monde d’Alice au Pays des Merveilles s’est faufilé dans une faille espace/temps pour venir apporter une touche de magie à notre triste quotidien économique, lequel se résume à une interminable succession d’espoirs déçus et de pieux mensonges concernant un avenir meilleur.

Les indices boursiers font tous comme si cela s’était effectivement produit, comme si toutes les promesses de croissance avaient été tenues et plus encore.

Le CAC40, par exemple, s’est bien inscrit ce jeudi à 5 008 pts, entérinant une envolée de 730 points depuis le 29 septembre dernier : il matérialise donc un gain de 17% en un peu moins de 6 semaines.

Cependant, nous n’allons pas empiler les superlatifs puisqu’une simple formule résume la situation : nous venons d’observer un nouveau record absolu de gains sur une série de 28 séances.

Le CAC40 Global return se retrouve propulsé au-delà des 11 800 pts, plus de 1 000 pts au-delà de ses records de l’été 2007.

hausse CACGR

Il ne s’est donc rien passé cet été… ou plutôt si, mais comme d’habitude, cela n’a aucune espèce d’importance. La rechute vers les 4 300 pts fut le fruit d’une reconnexion accidentelle avec la réalité économique… une variable à bannir de toute stratégie d’investissement qu’il faut délibérément ignorer, tout comme la stagnation des bénéfices ou la contraction des chiffres d’affaire depuis le début de l’été.

Les dividendes s’achètent à crédit, les chiffres d’affaire se gonflent à coup de fusion/acquisition… ou de magouilles comptables comme pour Valeant (CA91911K1021 VRX) et Philidor Services avec la systématisation des ventes fictives.

Un indice boursier, c’est fait pour monter éternellement, pas pour déterminer la « juste valeur » d’un sous-jacent et encore moins prendre en compte des vents contraires qui soufflerait sur l’économie.

Bien sûr, quand le pot aux roses est découvert comme sur Valeant ou Volkswagen (DE0007664005 VWA), la sanction boursière est apocalyptique… Mais cela ne provoque qu’un déplacement de liquidités vers d’autres actions, pas une défiance envers le système tout entier. C’est un peu comme lors d’une bagarre générale, on se moque bien de qui l’a déclenchée : celui qui se fait attraper est souvent celui qui coure le moins vite, et il écope pour les autres.

Malheur aux malchanceux !

Mais attention, il y a deux catégories de malchanceux, comme vient de le prouver une série de condamnations pour « manipulation » des marchés.

Un trader londonien, accusé d’être à l’origine du flash krach du 6 mai 2010 (avec son petit ordinateur perso et même pas de connexion directe par fibre optique avec les ordinateurs du NYSE comme n’importe quel Goldman Sachs ou JP-Morgan) va faire de la prison et écoper une amende équivalente à plusieurs vies de trader indépendant.

Tandis que la firme Virtu (US9282541013 VIRT) qui manipule des indices entiers (comme le CAC40) systématiquement et à grande échelle, se voit infliger une petite tape sur les doigts de 5 M€, ce qui égratigne à peine ses profits mensuels et aura un impact à peine mesurable sur ses résultats trimestriels.

Avec un peu de chance, cela lui ramènera de nouveaux clients car les investisseurs oublieront vite que le spoofing, – le passage d’un grand nombre d’ordres juste avant de les annuler pour influencer les cours de marché – c’est illégal (et ô combien difficile à prouver : cela nécessite des mois, voire des années d’enquête laborieuse pour isoler une goutte d’eau dans un océan de manipulations algorithmiques). Ils se rappelleront plutôt que Virtu « gagne à tous les coups », durant des milliers de séances d’affilée et sur n’importe quelle classe d’actifs ..

À l’instant où j’écris ces lignes, il y a toujours une majorité de gérants et de stratèges qui pensent que tout est rentré dans l’ordre, c’est à dire que la réalité à la Lewis Carol de la sphère financière a repris le dessus et recouvre de nouveau l’autre réalité… la nôtre.

Une fantasia ne tenant plus que grâce aux Banques centrales ? 

Pour qu’il continue d’en être ainsi, la Bank of England s’est remise à évoquer plus d’assouplissement monétaire pas plus tard qu’hier (jeudi 5 novembre), la BCE fait savoir qu’elle agira dans très exactement 1 mois… et la BoJ maintient le suspense sur une rallonge de quelques milliards en plus des 50 Mds d’équivalent euros déversés chaque mois avant fin novembre.

L’action coordonnée des banques centrales, à défaut de pouvoir jamais produire un retour à un cycle économique auto-suffisant, est devenue comme une sorte de fantasia pétaradante dont la seule finalité est de faire toujours plus de bruit et soulever toujours plus de poussière, sachant que la cavalcade, intrinsèquement, ne mène nulle part.

Et ce spectacle plait aux brasseurs d’argent, ils en redemandent et affirment qu’il est programmé pour durer jusqu’en 2017.

Les marchés obligataires pourraient en décider autrement si jamais le rendement des T-Bonds devait franchir les 2,30% ce vendredi : ce serait un peu comme si les chevaux de la fantasia –mus par un sursaut d’instinct de survie – décidaient de désarçonner leurs cavaliers aveugles et sourds, mais bien déterminés à les faire courir jusqu’à l’épuisement.

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Philippe Béchade
Philippe Béchade
Rédacteur en Chef de la Bourse au quotidien

 

Philippe Béchade rédige depuis 15 ans des chroniques macro-économiques et boursières ainsi que de nombreux essais financiers.

Intervenant régulier sur BFM Business depuis mai 1995, il est arbitragiste de formation, analyse technique et fut en France l’un des tout premiers traders et formateur sur les marchés à terme. Rédacteur et analyste contrarien pour la Bourse au Quotidien, vous trouverez son fil de news en temps réel sur cette page ou sur Twitter

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